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On pensait qu’une invasion d’insectes commençait par des milliers d’individus : celle qui couvre aujourd’hui la France remonte à une seule femelle

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Une seule reine. Pas une colonie, pas un essaim, une seule femelle fécondée, cachée dans un lot de poteries en provenance de Chine. C’est de cet unique individu qu’est né le frelon asiatique qui colonise aujourd’hui la quasi-totalité du territoire français, des Pyrénées jusqu’au Nord, de la Bretagne à l’Alsace. Vingt ans après son arrivée discrète sur les quais de Bordeaux, l’histoire de cette invasion ressemble à un scénario digne d’un thriller biologique : un seul point d’entrée, une reproduction fulgurante, et un pays entier désormais sous surveillance.

À retenir

  • Une invasion géante partie d’un seul individu : comment c’est possible ?
  • Des analyses génétiques révèlent un secret troublant sur l’arrivée du frelon
  • Vingt ans pour conquérir un continent : une vitesse vertigineuse expliquée

Sommaire

  1. Un débarquement passé inaperçu en 2004
  2. Le mystère génétique résolu : une seule fondatrice à l’origine de tout
  3. Vingt ans pour conquérir un pays
  4. Un prédateur sans obstacle et des ruches à l’agonie

Un débarquement passé inaperçu en 2004

Tout commence par une cargaison banale. Le Frelon à pattes jaunes, Vespa velutina, est un frelon invasif d’origine asiatique dont la présence en France a été signalée pour la première fois dans le Lot-et-Garonne par Haxaire et al. en 2006. Mais l’introduction réelle remonte à plus tôt. Les individus acclimatés en France seraient issus de femelles fondatrices introduites avec des poteries importées de Chine par un horticulteur du Lot-et-Garonne, qui avait remarqué la présence du frelon autour de sa propriété dès 2004. Un container parmi tant d’autres, débarqué au port de Bordeaux, transitant par la zone de fret avant de livrer sa marchandise près de Tonneins. Personne, à l’époque, n’imagine qu’une poignée de poteries en terre cuite vient de changer durablement l’écosystème français.

La confirmation scientifique arrive un peu plus tard. La première détermination de l’espèce fut réalisée à la suite d’un prélèvement effectué en novembre 2005 sur un fruit de kaki, dans la commune de Nérac, en Lot-et-Garonne. Entre-temps, l’insecte a eu tout le loisir de s’installer, de se reproduire, et de commencer sa marche de conquête. Ce qui frappe les entomologistes, ce n’est pas tant la présence du frelon que sa vitesse de propagation : en quelques années à peine, il passe d’une poignée de nids isolés dans le Sud-Ouest à une présence quasi générale sur le territoire.

Le mystère génétique résolu : une seule fondatrice à l’origine de tout

Voilà le point qui a le plus surpris les chercheurs. Des analyses génétiques poussées, portées notamment par les travaux d’Arca en 2012 et reprises par les équipes du Muséum national d’Histoire naturelle, ont cherché à comprendre combien d’individus avaient réellement débarqué à Bordeaux. La réponse tient en une phrase : un seul. L’estimation de l’effectif efficace de la population introduite suggère que la population française résulterait de l’introduction d’une seule femelle, fécondée par plusieurs mâles. toute la population de frelons asiatiques qui essaime aujourd’hui de la Méditerranée à la mer du Nord descend génétiquement d’une reine unique, arrivée gravide dans une poterie chinoise.

Ce goulot d’étranglement génétique aurait dû, en théorie, fragiliser l’espèce. Une population fondée par un seul individu porte forcément moins de diversité génétique qu’une population classique, ce qui la rend en principe plus vulnérable aux maladies et moins adaptable. Mais la réalité a pris le contre-pied des pronostics. La perte apparente de diversité génétique chez Vespa velutina lors de son introduction en France n’a visiblement pas contraint le succès de son invasion, puisqu’il a connu une expansion très rapide en France et en Europe. Un paradoxe qui intrigue toujours les biologistes de l’évolution : parfois, la nature n’a que faire des règles qu’on lui prête.

Vingt ans pour conquérir un pays

La progression territoriale s’est faite par vagues, département par département, souvent le long des cours d’eau. Les débuts sont pourtant lents. Entre 2007 et 2009, l’expansion reste contenue à quelques bastions du Sud-Ouest, avec des populations qui stagnent dans plusieurs départements du Massif central et du Sud. Mais dans certaines zones, la bascule est brutale. Le nombre de nids recensés a nettement augmenté, passant de quelques-uns à plus d’une soixantaine en Corrèze, en Haute-Garonne et dans les Landes, mais surtout dans les Pyrénées-Atlantiques, où l’on est passé d’un seul nid en 2007 à 247 en 2009. La Gironde, département d’entrée, paie le prix fort : elle demeure en 2009 le département le plus infesté avec 440 nids recensés, dont 329 dans la seule commune de Bordeaux.

La suite est connue : en avril 2020, ce frelon aurait colonisé presque toute la France, et a atteint le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ainsi que la Suisse. Vingt ans, c’est le temps qu’il aura fallu à la descendance d’une seule reine pour traverser un continent entier. Comparé à d’autres espèces invasives qui mettent des décennies à franchir une frontière, le rythme est vertigineux.

Un prédateur sans obstacle et des ruches à l’agonie

Ce qui a permis cette expansion fulgurante, c’est l’absence totale de prédateur naturel sur le sol français. En Asie, le frelon asiatique cohabite avec des espèces qui limitent sa prolifération et avec des abeilles locales capables de se défendre collectivement. Rien de tel en France, où le terrain était vierge de toute concurrence. Résultat : la population explose sans frein biologique, et les abeilles domestiques, qui n’ont jamais développé de stratégie défensive contre ce prédateur, se retrouvent totalement démunies.

La technique de chasse du frelon est redoutablement efficace. Ce frelon se positionne en vol stationnaire à l’entrée des ruches, prêt à fondre sur les abeilles chargées de pollen pour les tuer en leur coupant la tête avec ses mandibules puissantes et entraînées. Face à cette pression constante, les colonies d’abeilles paniquent : elles cessent de sortir butiner, l’activité de la ruche ralentit puis s’effondre, et des colonies entières finissent par mourir de faim ou d’épuisement, sans même avoir été directement attaquées. Une seule reine fondatrice peut, en une saison, donner naissance à plusieurs milliers d’individus, chacun capable de harceler un rucher entier.

Face à ce fléau, le Muséum national d’Histoire naturelle et l’Institut de l’abeille (ITSAP) déconseillent aujourd’hui le piégeage massif non sélectif, qui capture surtout des insectes utiles au lieu de cibler le frelon. La vraie question n’est plus de savoir si le frelon asiatique va continuer sa progression, mais comment cohabiter avec un prédateur devenu structurel de nos jardins, alors que son ancêtre unique, embarqué presque par hasard dans une caisse de poteries il y a vingt ans, n’aurait probablement jamais imaginé une telle postérité.

Sources : levrard-nuisibles.fr | rucherdescosniers.fr

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