La plus grande colonie de manchots royaux du monde a perdu 88 % de ses couples en 35 ans, et personne ne sait encore pourquoi. Elle occupait l’île aux Cochons, dans l’archipel de Crozet, un territoire des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).
Le constat est venu de l’espace.
À retenir
- L’île aux Cochons abritait 500 000 couples de manchots royaux, la plus grande colonie mondiale de l’espèce.
- Entre 1988 et 2015, la population a chuté de 88 %, révélée par analyse satellitaire du CNRS.
- Le déclin débute fin années 1990 après une anomalie climatique, mais aucune cause unique n’explique l’ampleur de la catastrophe.
Sommaire
500 000 couples sur 67 km² de roche
L’île aux Cochons ne mesure que 67 km², et personne n’y vit. Connue depuis les années 1960, sa colonie était réputée la plus grande au monde pour l’espèce, et la deuxième toutes espèces de manchots confondues. Elle comptait environ 500 000 couples reproducteurs, soit, selon le CNRS, plus de 2 millions d’individus.
Le nom de l’île n’a rien de polaire. Vers 1820, des phoquiers y ont lâché des cochons pour disposer d’une réserve de viande, et ce qu’il en est advenu n’est pas documenté.
Ce que les satellites ont mesuré
L’équipe de Henri Weimerskirch, du Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS/Université de La Rochelle), a travaillé à distance. Les chercheurs ont mesuré sur les images satellitaires les contours de la colonie année après année et constaté qu’elle reculait au profit de la végétation. Leur étude, parue dans Antarctic Science, conclut à un déclin de 88 %, d’environ 500 000 couples à 60 000. La publication date de juillet 2018, et la perte porte sur 35 ans.
Les chiffres bruts tirés des images donnent un tableau un peu différent : environ 494 000 couples en 1988, puis 76 000 en 2015, soit un recul de 85 %. Le chiffre de 88 %, celui que retient l’article, est le plus souvent cité. Des clichés pris depuis un hélicoptère lors de l’Antarctic Circumpolar Expedition ont confirmé la réduction spectaculaire de la colonie.
Je n’ai trouvé aucun recensement plus récent.
Avec 4 individus par couple (le couple et deux jeunes), l’estimation des chercheurs laisse environ 240 000 manchots royaux sur l’île.
Climat, chats, maladie : aucune piste ne tient seule
Le déclin commence à la fin des années 1990, dans le sillage de l’anomalie climatique de 1997 liée au dipôle de l’océan Indien. Un tel épisode peut éloigner les poissons dont les manchots se nourrissent, et les oiseaux doivent alors parcourir plus de distance pour nourrir leur poussin. À cela s’ajouterait un effet de densité : sur une colonie aussi massive, la compétition pour la nourriture autour de l’île est forte. Les auteurs n’affirment pas que ce scénario explique tout.
Les oiseaux ont peut-être simplement déménagé, du moins en partie. Une nouvelle colonie d’environ 17 000 couples a été repérée, ce qui ne comble qu’une fraction de la perte. Restent les prédateurs introduits, chats et souris, et la maladie : le choléra aviaire décime des oiseaux de mer sur d’autres îles de l’océan Indien, comme les albatros d’Amsterdam ou les manchots de Marion.
Mais aucune de ces pistes, prise seule, ne rend compte d’une telle ampleur. Si les causes pourraient être environnementales, le mystère reste entier, écrit le CNRS.
Aller voir sur place
L’isolement explique en partie cette ignorance : en raison de l’inaccessibilité de l’île, aucune estimation récente n’avait été faite depuis des décennies. Les TAAF, gestionnaires de la réserve naturelle nationale des Terres australes françaises, inscrite en 2019 au patrimoine mondial de l’UNESCO, ont donc lancé une mission scientifique pour chercher les causes du déclin.
Une première observation de cette mission a donné un indice : les oiseaux de l’île aux Cochons ne se nourriraient pas au même endroit que ceux de l’île de la Possession, autre site de reproduction de Crozet, qui ne vont s’alimenter que vers le front polaire. Elle portait sur quelques individus seulement, et les analyses d’isotopes du sang et des plumes sur un plus grand nombre d’oiseaux devaient la vérifier.
Sources : environnement-magazine.fr | cnrs.fr | taaf.fr


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