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En déclarant la guerre à un petit oiseau des champs en 1958, la Chine a littéralement offert ses rizières à ce qui allait les dévorer deux ans plus tard

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Imaginez des champs de riz et de blé entièrement dévorés en quelques semaines, sans qu’aucune goutte de pluie excessive ni qu’aucune sécheresse ne soit responsable. C’est exactement ce qui s’est produit en Chine au tout début des années 1960, dans un pays déjà fragilisé par des bouleversements politiques majeurs. La cause de ce désastre agricole ne venait ni du ciel ni du sol, mais d’une décision humaine prise deux ans plus tôt, motivée par une intention qui semblait pourtant logique sur le papier : protéger les récoltes en éliminant un petit oiseau accusé de voler le grain des paysans. Ce qui devait sauver l’agriculture chinoise a fini par précipiter l’une des plus grandes catastrophes écologiques et humaines du vingtième siècle.

À retenir

  • En 1958, la campagne des Quatre Nuisibles lancée par Mao a conduit à l’extermination de centaines de millions de moineaux friquets, accusés de manger le grain des récoltes.
  • Privés de ce prédateur naturel, les criquets et autres insectes ravageurs ont proliféré, faisant chuter les rendements de riz de 5,3 % et de blé de 8,7 % dans les zones concernées.
  • Ce déséquilibre écologique a aggravé la Grande Famine chinoise de 1959-1961, contribuant à environ deux millions de décès supplémentaires, sans en être la cause unique.

Deux millions de moineaux tués en quelques mois

En 1958, dans le cadre de la campagne dite des Quatre Nuisibles, Mao Zedong désigne quatre ennemis à abattre pour le bien de l’agriculture nationale : les rats, les mouches, les moustiques, et le moineau friquet. Ce dernier est accusé de picorer les graines de céréales directement dans les champs, ce qui en fait, aux yeux du pouvoir, un véritable fléau pour les rendements agricoles. La réponse est à la hauteur de l’ambition du régime : une mobilisation populaire d’une ampleur inédite est lancée à travers tout le pays.

Des millions de citoyens, encouragés par les autorités locales, se lancent alors dans une chasse méthodique. On frappe des tambours, on agite des bâtons, on tire à la fronde, on détruit les nids, tout est mis en œuvre pour empêcher les oiseaux de se poser et de se reposer, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent d’épuisement en plein vol. En quelques mois seulement, ce sont des centaines de millions de moineaux qui disparaissent des campagnes chinoises, un chiffre qui donne une idée de l’ampleur inédite de cette campagne d’éradication.

Le prédateur disparu, le vide que personne n’avait anticipé

Ce que les planificateurs de l’époque n’avaient pas mesuré, c’est que le moineau friquet ne se contente pas de grain. Ce petit passereau consomme également une quantité impressionnante d’insectes, en particulier durant les périodes de reproduction où il doit nourrir ses oisillons. En clair, l’oiseau que l’on présentait comme un ennemi des récoltes jouait en réalité un rôle de régulateur naturel essentiel contre les ravageurs agricoles.

Certains scientifiques chinois de l’époque avaient d’ailleurs tenté d’alerter les autorités sur ce lien écologique méconnu du grand public, mais leurs mises en garde n’ont pas trouvé d’écho auprès du pouvoir, focalisé sur des résultats immédiats. Résultat, avec la quasi-disparition de ce prédateur naturel, un espace s’est brutalement libéré dans l’écosystème agricole, un vide que la nature n’a pas tardé à combler d’une manière que personne n’avait envisagée.

Des criquets par milliards sur des champs sans défense

Sans leur principal prédateur, les populations d’insectes, et notamment de criquets, se sont mises à proliférer de façon spectaculaire dans les deux années qui ont suivi la campagne d’éradication. Des données récentes montrent qu’à l’échelle des zones les plus favorables aux moineaux avant leur disparition, les rendements de riz ont chuté de 5,3 % et ceux de blé de près de 8,7 %. Ces chiffres, à l’échelle d’un pays entier, représentent une perte alimentaire colossale, à un moment où la moindre récolte comptait.

Face à l’ampleur des dégâts et à la prolifération incontrôlable des insectes ravageurs, les autorités chinoises finissent par retirer le moineau de la liste des nuisibles en 1960, deux ans seulement après le début de la campagne, le remplaçant symboliquement par la punaise. La Chine tente alors, dans l’urgence, de réparer son erreur en important près de 250 000 moineaux depuis l’Union soviétique, dans l’espoir de repeupler des campagnes désormais vulnérables. Un geste qui illustre à quel point la situation était devenue critique.

Une erreur écologique payée au prix de millions de vies

Cet épisode s’inscrit dans le contexte tragique plus large de la Grande Famine chinoise qui a frappé le pays entre 1959 et 1961, un drame dont le bilan humain global est estimé entre 16,5 et 45 millions de morts selon les estimations. Des travaux récents établissent un lien entre l’éradication des moineaux et une hausse de la mortalité pouvant atteindre 9,6 % dans certaines zones, soit environ deux millions de décès supplémentaires liés directement à cette chute des rendements agricoles.

Il serait toutefois réducteur d’attribuer l’ensemble de cette famine à la seule disparition des moineaux. Les chercheurs qui se sont penchés sur cette période s’accordent à dire que le recul agricole n’explique pas, à lui seul, l’ampleur du désastre humain. Les politiques de réquisitions alimentaires forcées imposées par l’État, qui continuaient à ponctionner les campagnes malgré la baisse des récoltes, ont largement aggravé une situation déjà critique. L’éradication des moineaux agit donc davantage comme un facteur aggravant qu’une cause unique, mais un facteur suffisamment lourd pour rester aujourd’hui cité comme un cas d’école du déséquilibre écologique provoqué par une intervention humaine à grande échelle contre la nature.

Cette histoire, aussi vieille soit-elle, résonne encore aujourd’hui à chaque fois que l’on évoque l’équilibre fragile entre les espèces d’un écosystème. Alors que l’automne ramène les préoccupations autour des récoltes et de la biodiversité agricole, l’épisode des moineaux chinois rappelle une leçon simple mais souvent oubliée : dans la nature, rien n’existe isolément, et vouloir éliminer un maillon de la chaîne, même en apparence nuisible, peut ouvrir la porte à des conséquences bien plus graves que le problème initial. Une réflexion qui garde toute sa pertinence à l’heure où l’agriculture moderne continue de chercher un équilibre entre productivité et respect des équilibres naturels.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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