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On croit que la mer du Nord a toujours été là : sous les porte-conteneurs de Rotterdam s’étend une plaine où broutaient des mammouths

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Là où des porte-conteneurs manœuvrent aujourd’hui entre les terminaux de Rotterdam, des mammouths broutaient il y a quelques millénaires. Maasvlakte 2, cette extension portuaire gagnée sur la mer du Nord, n’est pas qu’un exploit d’ingénierie civile. C’est une fenêtre entrouverte sur le Doggerland, terre engloutie où vivaient Néandertaliens et chasseurs mésolithiques.

À retenir

  • Le Doggerland, aujourd’hui englouti sous la mer du Nord, était une plaine boisée habitée depuis plus de 16 000 ans, comme le révèle une étude ADN publiée dans PNAS
  • Le chantier Maasvlakte 2, mené de 2008 à 2013 avec du sable dragué près du chenal Eurogeul, a remonté sans le vouloir des fossiles du Pléistocène sur les plages artificielles
  • Plus de 800 artefacts paléolithiques et près de 2 000 pointes mésolithiques y ont été récoltés, dont le crâne de Krijn, premier Néandertalien identifié aux Pays-Bas, découvert en 2001

Quand la mer du Nord recouvrait une plaine habitée par l’homme

Il faut un sacré effort d’imagination pour visualiser la mer du Nord autrement qu’en étendue grise et froide. Pourtant, pendant des dizaines de milliers d’années, une grande partie de son plancher actuel formait une plaine fertile reliant la Grande-Bretagne au continent. Les scientifiques appellent cette région disparue le Doggerland.

Une étude publiée dans la revue PNAS, menée par Robin Allaby et son équipe de l’université de Warwick, a permis de reconstituer l’histoire écologique de ce territoire englouti. Les chercheurs ont analysé l’ADN ancien contenu dans 252 échantillons de sédiments, prélevés dans 41 carottes marines le long d’un ancien cours d’eau baptisé Southern River.

Résultat : des arbres typiques de nos forêts tempérées, comme le chêne, l’orme ou le noisetier, poussaient déjà sur ces terres il y a plus de 16 000 ans. Le Doggerland n’était donc pas une toundra stérile, mais un paysage boisé et giboyeux, capable d’accueillir des populations humaines sur la durée.

Autre enseignement de cette recherche, certaines portions du territoire auraient résisté à des épisodes d’inondation d’ampleur, dont le fameux tsunami du Storegga, survenu il y a environ 8 150 ans. La submersion totale du Doggerland sous les eaux de la mer du Nord fut donc plus progressive qu’on ne l’imaginait, laissant aux derniers habitants le temps de s’adapter, ou de fuir.

Un chantier d’extension portuaire qui ramène le Doggerland à la surface

C’est en voulant agrandir l’un des plus grands ports du monde que les ingénieurs néerlandais ont rouvert, sans le chercher, un dossier archéologique vieux de plusieurs millénaires. Entre septembre 2008 et mai 2013, le chantier baptisé Second Maasvlakte a consisté à pulvériser d’immenses quantités de sable sur le fond marin pour y créer environ 2 000 hectares de terre neuve.

Ce sable n’a pas été choisi au hasard. Il provient en majorité d’une zone d’extraction située juste au sud du chenal Eurogeul, un secteur qui recèle une concentration remarquable de fossiles. Les plages artificielles de Maasvlakte 2, de Hoek van Holland et du Zandmotor sont ainsi devenues, sans l’avoir prévu, de véritables gisements archéologiques à ciel ouvert.

Une synthèse géo-archéologique publiée en mars 2015 par Thijs van Kolfschoten et ses coauteurs a permis de documenter la nature exacte de ces sédiments. Datés du Pléistocène supérieur, ils renferment des restes de mammifères terrestres et marins, des ossements d’oiseaux ainsi que des mollusques, témoins directs d’un écosystème disparu.

Le principe est presque mécanique : les dragues aspirent le sable du fond marin avec tout ce qu’il contient, puis le projettent sur les plages de rechargement du Zandmotor et de Maasvlakte 1 et 2. Les objets archéologiques se retrouvent alors mêlés aux grains de sable, à la portée de n’importe quel promeneur un peu attentif.

Mammouths, silex taillés : ce que les promeneurs déterrent sur les plages de Maasvlakte

Sur ces plages artificielles, la pêche aux souvenirs préhistoriques est devenue une activité presque banale pour une poignée de passionnés. Plus de 800 artefacts du Paléolithique moyen y ont déjà été recensés, auxquels s’ajoutent de nombreux outils datant du Mésolithique, cette période charnière où les derniers chasseurs-cueilleurs du Doggerland affinaient leurs techniques.

Les collectionneurs amateurs ont ainsi rassemblé près de 2 000 pointes barbelées, taillées dans de l’os ou du bois de cervidé, sans compter les pointes de flèche, les haches, les marteaux et les herminettes en pierre. Ces trouvailles, une fois récoltées, sont généralement signalées à des spécialistes comme Luc Amkreutz, qui les authentifie et les étudie.

Certaines pièces racontent une histoire particulièrement précise. Les pointes en os retrouvées sur Maasvlakte 1 et 2 sont datées entre 11 000 et 8 000 ans avant le présent. Un fragment de mandibule de cerf élaphe, vieux de plusieurs millénaires, porte encore un éclat de silex fiché dans l’os, preuve qu’un chasseur mésolithique a touché sa proie avec une force suffisante pour que la pointe s’y loge durablement.

La découverte la plus marquante reste cependant celle de Krijn, premier Néandertalien identifié aux Pays-Bas. Son crâne a été repêché en 2001 dans le Middeldiep, à une quinzaine de kilomètres au large de la Zélande, par le paléontologue amateur Luc Anthonis, via une drague à coquillages. Le fossile a été présenté officiellement en 2009 par le ministre Ronald Plasterk au Rijksmuseum van Oudheden de Leyde. Depuis le 22 octobre, le centre de visiteurs FutureLand, accolé à Maasvlakte 2, lui consacre une exposition intitulée Doggerland, avec en pièce maîtresse le visage reconstitué de cet homme qui a arpenté ces terres il y a environ 50 000 ans.

Ce qui rend cette histoire particulièrement vertigineuse, c’est que le hasard d’un chantier portuaire du vingt et unième siècle a suffi à remonter à la surface des fragments d’un monde englouti depuis des millénaires. Chaque pointe en os ramassée sur le sable de Maasvlakte raconte le même récit : celui d’une plaine aujourd’hui noyée sous la mer du Nord, où des Néandertaliens puis des chasseurs mésolithiques ont vécu, chassé et laissé, sans le savoir, les indices que des promeneurs du dimanche ramassent aujourd’hui entre deux grains de sable.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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