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En dressant depuis 1978 des dizaines de milliards d’arbres face au désert, les Chinois ont littéralement retourné la ressource que ces plantations devaient sauver

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On pense souvent qu’planter un arbre est un geste écologique sans revers possible, une sorte d’assurance-vie pour la planète qu’on peut multiplier à l’infini sans jamais craindre de contrepartie. C’est précisément cette idée reçue que la Chine a mise à l’épreuve à une échelle inédite, en tentant de repousser l’avancée du désert de Gobi à coups de plantations massives. Depuis 1978, des dizaines de milliards d’arbres ont été mis en terre dans le nord du pays, dans le cadre d’un programme aussi ambitieux que symbolique. Mais derrière cette forêt artificielle censée protéger les sols et retenir l’eau, une réalité bien plus complexe est apparue : celle d’un projet qui, en voulant sauver une ressource précieuse, a fini par l’assécher un peu plus. Retour sur un paradoxe écologique qui interroge nos certitudes sur le reboisement.

À retenir

  • Depuis 1978, la Chine a planté 66 milliards d'arbres dans le cadre du programme des Trois-Nord, avec un objectif de 100 milliards à terme
  • À Minqin, les nappes phréatiques ont chuté de six mètres, et en 2000 un milliard de peupliers ont été détruits par un seul agent pathogène
  • Depuis 2012, grâce notamment à un don de 80 millions de dollars de la Banque mondiale, le programme privilégie désormais des espèces indigènes et des arbustes résistants à la sécheresse plutôt que des monocultures de peupliers

Soixante-six milliards d’arbres contre un désert qui avance

Le programme des Trois-Nord, lancé en 1978, s’attaque à un territoire colossal : les régions concernées représentent 45 % du territoire total chinois, tout en concentrant 84 % des terres désertifiées du pays. L’objectif affiché était simple sur le papier : créer une véritable barrière végétale, une sorte de Grande Muraille verte, capable de freiner l’avancée des sables et de protéger les terres agricoles menacées. Depuis le lancement du projet, environ 66 milliards d’arbres ont déjà été plantés, et les autorités chinoises ne comptent pas s’arrêter là. Elles prévoient d’en ajouter 34 milliards supplémentaires au cours des vingt-cinq prochaines années, pour atteindre un total visé d’environ 100 milliards d’arbres. Un chiffre vertigineux, qui donne la mesure de l’ambition du projet, mais qui cache aussi la fragilité d’un modèle pensé avant tout pour la quantité.

Des racines qui boivent plus qu’elles ne retiennent

Le problème de fond tient à un choix qui paraît presque absurde une fois qu’on le formule clairement : planter un arbre dans un désert revient souvent à lui imposer une soif qu’il ne peut satisfaire qu’en puisant sous terre. Or, dans ces régions arides, l’eau est justement la ressource la plus rare et la plus précieuse. En multipliant les plantations sur des sols déjà secs, la Grande Muraille verte exerce une pression énorme sur les nappes phréatiques, ces réserves d’eau souterraines qui mettent des décennies, voire des siècles, à se reconstituer. Dans le district de Minqin, un cas documenté est particulièrement parlant : le niveau des nappes phréatiques y aurait chuté de six mètres à la suite de plantations massives, une monoculture de résineux qui nuirait par ailleurs à la biodiversité locale. Un expert chinois de la désertification alertait déjà en 2017 sur le fait que les gens se rassemblaient dans les dunes de sable naturelles et jusque dans le désert de Gobi pour y planter des arbres, provoquant une diminution rapide de l’humidité du sol et des nappes souterraines.

Le peuplier, arbre miracle devenu piège écologique

Parmi les espèces retenues à l’origine, le peuplier occupait une place de choix. Croissance rapide, silhouette imposante, capacité à structurer rapidement un paysage : sur le papier, cet arbre semblait taillé pour le rôle. Dans les faits, il s’est révélé être une grande consommatrice d’eau, aggravant encore la pression sur des nappes déjà mises à mal. Pire, la fragilité de ces plantations en monoculture s’est révélée de manière spectaculaire en l’an 2000, lorsqu’un milliard de peupliers ont été perdus à cause d’un seul agent pathogène dans la province du Ningxia. Un événement qui a fonctionné comme un signal d’alarme : en misant sur une seule essence sur des surfaces immenses, la Chine avait créé un écosystème artificiel aussi impressionnant que vulnérable, incapable de résister à la moindre maladie généralisée.

Quand la lutte contre le désert en fabrique un autre

Face à ces échecs répétés, une réorientation du programme s’est imposée. La Banque mondiale a soutenu cette évolution avec un don de 80 millions de dollars en 2012, destiné à encourager la plantation d’espèces indigènes plus économes en eau, en lieu et place des peupliers et des pins en monoculture qui avaient caractérisé les débuts du projet. Les nouvelles phases misent désormais sur des végétaux mieux adaptés au climat local : les autorités privilégient aujourd’hui des arbustes locaux résistants à la sécheresse, jugés bien plus durables que la simple multiplication des troncs. Ce virage traduit une prise de conscience tardive, mais réelle : on ne combat pas un désert en créant un paradoxe hydrique ailleurs. Des chercheurs continuent d’ailleurs d’alerter sur ce phénomène, rappelant que des arbres plantés en milieu aride réclament une eau que le sol n’est pas toujours capable de fournir, avec des conséquences directes sur les nappes phréatiques et sur la biodiversité locale.

Ce que révèle finalement cette expérience chinoise, c’est que le programme de la Grande Muraille verte des Trois-Nord, en voulant repousser le sable à tout prix, a fini par abaisser les nappes phréatiques du nord du pays et provoquer des mortalités massives de peupliers plantés en monoculture. Une leçon qui dépasse largement les frontières chinoises : à l’heure où les projets de reboisement se multiplient un peu partout dans le monde, cet épisode rappelle qu’un arbre mal choisi, planté au mauvais endroit, peut faire plus de dégâts qu’il n’en répare. Alors que l’automne s’installe et que l’on parle de plus en plus de plantations massives comme solution face au changement climatique, cette histoire invite à une question simple mais essentielle : vaut-il mieux planter beaucoup, ou planter juste ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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