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En logeant des centaines de soldats sous la calotte du Groenland dès 1959, les Américains ont littéralement abandonné dans la glace ce que le dégel commence à rapprocher de la surface

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Et si l’un des secrets militaires les mieux gardés de la Guerre froide dormait encore aujourd’hui sous plusieurs mètres de glace, quelque part dans l’immensité blanche du Groenland ? L’idée paraît sortie d’un roman d’espionnage, et pourtant, elle est parfaitement réelle. Entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1960, l’armée américaine a bâti, dans le plus grand secret, une véritable cité souterraine capable d’accueillir des centaines de soldats. Officiellement, il s’agissait d’un laboratoire scientifique voué à l’étude du pergélisol et des conditions extrêmes de l’Arctique. En réalité, ce chantier titanesque cachait un projet bien plus inquiétant, resté totalement confidentiel pendant plus de trente ans. Voici l’histoire de Camp Century, cette base fantôme dont la véritable mission n’a jamais été menée à son terme.

À retenir

  • Camp Century, construite par l’armée américaine dès 1959, cachait sous une couverture scientifique le projet secret Iceworm, destiné à déployer 600 missiles nucléaires sous la glace groenlandaise.
  • Le projet a été abandonné en 1966 puis la base fermée en 1967, car la glace instable déformait les tunnels et menaçait la sécurité de l’installation.
  • Révélée publiquement en 1995, la base abandonnée contient toujours des déchets radioactifs qui pourraient ressurgir avec le réchauffement climatique et la fonte de la calotte glaciaire.

Camp Century, la ville de glace que l’armée américaine voulait cacher au monde

C’est en 1959 et 1960 que les ingénieurs de l’armée américaine entreprennent la construction de Camp Century, dans le nord-ouest du Groenland, à environ 200 kilomètres de la base aérienne de Thulé. Ce lieu n’a rien d’anodin : Thulé constitue à l’époque un point stratégique majeur pour surveiller l’Union soviétique par-dessus le pôle Nord. Officiellement, Camp Century est présenté comme un centre de recherche arctique civil, alimenté par un réacteur nucléaire portable, une prouesse technologique pour l’époque destinée à démontrer la capacité des États-Unis à vivre et travailler durablement sous la calotte glaciaire.

Sur le papier, tout ressemble à une aventure scientifique fascinante : des galeries creusées directement dans la glace, un réseau de tunnels chauffés, des laboratoires, des dortoirs et même un cinéma pour occuper les soldats durant les longs mois polaires. Mais cette vitrine séduisante n’était qu’une couverture soigneusement orchestrée. Derrière les études glaciologiques se cachait en réalité un projet militaire d’une ampleur considérable, dont les véritables contours resteront secrets pendant des décennies.

Sous la banquise, 600 missiles nucléaires attendaient leur heure

Le vrai nom de cette opération occulte était Iceworm. L’ambition du Pentagone dépassait largement le simple laboratoire de recherche : il s’agissait de construire, sous la glace groenlandaise, un système de tunnels s’étendant sur près de 4 000 kilomètres. Ce réseau titanesque devait permettre de déployer jusqu’à 600 missiles nucléaires, capables d’atteindre le territoire soviétique en cas de conflit majeur. On imagine ainsi une gigantesque toile souterraine, invisible depuis la surface, où des rampes de lancement mobiles auraient pu être déplacées à l’abri des regards et des satellites ennemis.

Pour armer ce dispositif, les ingénieurs américains avaient conçu un missile baptisé Iceman, une version modifiée du fameux missile intercontinental Minuteman. Cette fusée à deux étages devait offrir une portée d’environ 3 300 miles, soit plus de 5 300 kilomètres, largement suffisante pour viser des cibles stratégiques en URSS. Le projet Iceworm prévoyait même d’étendre l’installation existante de 52 000 miles carrés supplémentaires, une surface équivalente à trois fois celle du Danemark, afin d’y installer 60 centres de contrôle de tir. Une donnée particulièrement troublante lorsqu’on sait que le Danemark, s’il avait approuvé les plans visibles de Camp Century, n’avait jamais eu connaissance de cette dimension militaire dissimulée.

Quand la glace elle-même a trahi les plans du Pentagone

Malgré son ambition démesurée, le projet Iceworm allait se heurter à un adversaire qu’aucun stratège militaire n’avait su anticiper correctement : la glace elle-même. Contrairement aux prévisions initiales, la calotte glaciaire groenlandaise ne se comportait pas comme un matériau stable et prévisible. Les tunnels commençaient à se déformer sous la pression constante de la glace, qui se déplace naturellement, même très lentement, comme une matière vivante. Les plafonds s’affaissaient, les structures se tordaient, rendant la maintenance de la base de plus en plus périlleuse.

Face à ces conditions de glace instables, l’état-major américain a fini par prendre une décision radicale. Impossible de risquer la perte de plusieurs centaines de missiles nucléaires si jamais l’installation venait à s’effondrer sous son propre poids. En 1966, soit à peine trois ans après le lancement effectif de la construction, le projet Iceworm est purement et simplement annulé. Camp Century, désormais privée de sa raison d’être stratégique, finit par être totalement abandonnée en 1967. La ville de glace retourne alors au silence, engloutie peu à peu par les neiges qui continuent de s’accumuler année après année.

Soixante ans plus tard, un fantôme radioactif refait surface

Pendant près de trente ans, personne à l’extérieur des cercles militaires américains ne sait ce qui s’est réellement joué sous la glace du Groenland. Ce n’est qu’en janvier 1995 que la vérité éclate enfin, lors d’une enquête menée par l’Institut danois de politique étrangère sur l’histoire de l’utilisation et du stockage d’armes nucléaires au Groenland. Les archives révèlent alors l’existence du projet Iceworm et la véritable nature de Camp Century, provoquant une onde de choc diplomatique entre Washington et Copenhague.

Aujourd’hui, la base repose sous des dizaines de mètres de neige compactée, et les scientifiques s’inquiètent d’un tout autre péril : le réchauffement climatique. Les déchets laissés sur place, incluant du liquide de refroidissement radioactif issu du réacteur nucléaire, pourraient un jour ressurgir si la calotte glaciaire venait à fondre plus rapidement que prévu. Camp Century demeure ainsi un symbole saisissant de cette Guerre froide où la géopolitique se jouait jusque dans les entrailles les plus reculées de la planète.

De cette base oubliée sous les glaces, il ne reste aujourd’hui que des tunnels écrasés et des archives longtemps tenues secrètes. Mais son histoire rappelle à quel point la course aux armements nucléaires a pu pousser les stratèges militaires à envisager des scénarios aussi audacieux qu’irréalistes. Reste une question qui, avec le réchauffement de l’Arctique, prend une résonance particulière : que ferons-nous le jour où la glace rendra enfin ce qu’elle a longtemps gardé pour elle ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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