Un plumage sombre comme la nuit, une population confinée à deux confettis de terre perdus dans le Pacifique, et une histoire de survie qui tient presque du miracle statistique. La Nouvelle-Zélande vient de désigner son Oiseau de l’année, et le vainqueur n’est autre que le karure, plus connu sous le nom de rouge-gorge noir des îles Chatham. Un choix qui pourrait surprendre face à des candidats plus médiatiques comme le kakapo ou le faucon kārearea, mais qui prend tout son sens quand on connaît le passé de cette espèce. Car il y a un peu plus de quarante ans, ce petit oiseau entièrement noir n’était plus qu’à un souffle de disparaître pour toujours.
À retenir
- En 1980, il ne restait que cinq karure (rouge-gorges noirs des îles Chatham) et un seul couple reproducteur, Old Blue et Old Yellow.
- Don Merton et son équipe ont sauvé l’espèce en faisant adopter les œufs par des mésanges à tête noire, permettant de multiplier les naissances viables.
- L’espèce compte aujourd’hui environ 350 individus sur les îles Mangere et Rangatira, reclassée « Vulnérable » par l’UICN en 2022, et le karure a remporté le concours Oiseau de l’année 2024 avec 105 000 votants.
Cinq individus, un seul couple reproducteur : le compte à rebours de l’extinction
Crédit : © Peter de Lange, aucun droit réservé (CC0) via iNaturalist.Pour comprendre l’ampleur de ce qui s’est joué dans les îles Chatham, un archipel situé à environ 800 kilomètres à l’est de l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande, il faut remonter à la fin des années 1970. L’arrivée d’espèces nuisibles introduites sur ces terres isolées a provoqué un effondrement brutal de la population de rouge-gorges noirs. En 1976, il ne restait plus que sept individus à l’état sauvage, dont un seul couple capable de se reproduire. Quatre ans plus tard, en 1980, le compte était encore plus vertigineux : cinq oiseaux survivants, un seul couple fertile, et absolument aucune marge d’erreur possible. Aucune deuxième population de secours n’existait ailleurs sur la planète. Si ce dernier couple avait échoué, l’espèce aurait purement et simplement disparu.
Old Blue et Old Yellow, les derniers parents d’une espèce entière
Dans ce scénario catastrophe, deux noms restent gravés dans l’histoire de la conservation néo-zélandaise : Old Blue et Old Yellow. Ce couple, littéralement le dernier capable de se reproduire, portait à lui seul l’avenir de toute une espèce sur ses ailes. Chaque ponte, chaque œuf, chaque oisillon devenait un événement d’une importance capitale. C’est là qu’intervient le célèbre défenseur de l’environnement Don Merton, qui a mis au point avec son équipe une technique de conservation aussi audacieuse qu’inédite pour l’époque : plutôt que de laisser les œufs de rouge-gorges noirs suivre le rythme naturel de la reproduction de l’espèce, il a fallu trouver une solution pour maximiser les chances de survie de chaque œuf pondu par le couple.
Quand une autre espèce d’oiseau devient nourrice adoptive par nécessité
L’idée de Don Merton et de son équipe consistait à retirer les œufs pondus par Old Blue et Old Yellow pour les confier à d’autres oiseaux nicheurs, une méthode inédite pour l’époque. Après plusieurs tentatives, c’est finalement une petite mésange à tête noire qui s’est révélée être la nourrice adoptive idéale pour les oisillons de rouge-gorge noir. Ce procédé, qui relève presque de la science-fiction appliquée à l’ornithologie, a permis de démultiplier le nombre de naissances viables. Une solution de bricolage biologique, née de l’urgence absolue, mais qui allait littéralement sauver une espèce entière.
De cinq survivants à 350 descendants : ce que révèle ce sacre inattendu
Le résultat de cette méthode d’adoption forcée dépasse aujourd’hui toutes les espérances. La population de rouge-gorges noirs compte désormais environ 350 individus, tous descendants directs de ce couple providentiel, Old Blue et Old Yellow. Un rétablissement suffisamment spectaculaire pour que l’Union internationale pour la conservation de la nature reclasse l’espèce en 2022, la faisant passer du statut « En danger » à celui, plus rassurant, de « Vulnérable ». Les oiseaux vivent aujourd’hui uniquement sur les îles Mangere et Rangatira, deux réserves protégées et débarrassées des prédateurs invasifs, gérées avec attention par les autorités néo-zélandaises. C’est dans ce contexte que le karure a raflé la mise face à 105 000 votants lors de l’édition la plus suivie du concours Oiseau de l’année, devançant le kakapo et le faucon kārearea, pourtant favoris de nombreux passionnés. Un score qui traduit surtout l’attachement des Néo-Zélandais à une histoire de résilience presque inespérée, celle d’un oiseau qui n’aurait, statistiquement, jamais dû revoir un seul autre hiver après 1980.
Derrière ce vote populaire se cache donc bien plus qu’un simple concours de popularité animalière. C’est le récit d’une espèce ramenée du bord du gouffre grâce à l’ingéniosité et à la patience de quelques passionnés, et à la capacité d’adaptation d’une nature qui, parfois, accepte de tendre la main quand on sait la solliciter intelligemment. Reste une question ouverte : quelles seront les prochaines étapes pour assurer la pérennité de cette population sur le long terme ? Le rouge-gorge gothique a gagné une bataille symbolique très médiatisée, mais le combat pour sa survie durable, lui, est loin d’être achevé.


3 hour_ago
67



























.jpg)






French (CA)