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TRIBUNE - Le succès de la loi de 1976 sur la protection de la nature, votée il y a cinquante ans, est tel que certaines espèces protégées prospèrent désormais au point de menacer la biodiversité elle-même, analysent le porte-parole d’Action Écologie et le spécialiste des espèces animales envahissantes. Selon eux, il serait temps de faire évoluer notre doctrine.
Bertrand Alliot est environnementaliste, porte-parole d’Action Écologie.
Romain Lasseur est expert européen sur les espèces animales envahissantes. Il est dirigeant d’IZIgroup, société experte dans la relation Vivant-Homme est à l’avant-garde de la régulation des espèces envahissantes, des ravageurs et agents pathogènes.
Le 10 juillet prochain, nous célébrerons le cinquantenaire de la loi relative à la protection de la nature qui, pour des raisons différentes, a profondément marqué le mouvement de protection de l’environnement et les acteurs du monde rural. Avant 1976, la nature était d’abord appréhendée sous un angle utilitariste. Mais, sous la présidence de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, les gouvernements successifs ont fait évoluer le droit de l’environnement. La nouvelle loi impose alors des études d’impact préalables aux projets d’aménagement, introduit la reconnaissance de la sensibilité animale et donne un véritable cadre aux réserves naturelles. Sa disposition la plus marquante reste toutefois la création du statut d’« espèce protégée », conférant soudainement à de très nombreuses espèces une valeur patrimoniale. Il devenait ainsi interdit de détruire des centaines d’espèces végétales, les grands prédateurs, les hérons, la majorité des amphibiens et des reptiles, ou encore les passereaux insectivores.
Cet arsenal réglementaire n’a cessé, depuis, d’être renforcé : directives européennes Oiseaux et Habitats, Charte de l’environnement, loi de 2016 pour la reconquête de la biodiversité, et plus récemment, règlement européen sur la restauration de la nature. Ces évolutions législatives traduisent un changement profond de notre rapport au vivant. La France rurale d’autrefois a cédé la place à une France largement urbaine, qui pose un regard à la fois plus distancié et plus romantique sur la faune sauvage.
En parcourant le territoire français, c’est le retour de très nombreuses espèces qui frappe le regard.
Bertrand Alliot et Romain LasseurCinquante ans plus tard, ce changement de mentalité et ce corset réglementaire ont littéralement remodelé la répartition des espèces sur le territoire national. Certes, certaines continuent de souffrir. Depuis les années 1980, les populations de passereaux tels que l’hirondelle rustique, l’alouette des champs, le moineau domestique ou la bergeronnette printanière ont diminué de manière significative. Pourtant, en parcourant le territoire français, c’est le retour de très nombreuses espèces qui frappe le regard.
Les rapaces, les oiseaux marins et les anatidés ont vu leurs effectifs exploser. En outre, 45 espèces d’oiseaux supplémentaires se sont installées durablement sur notre territoire. La situation des mammifères est plus saisissante encore : à de rares exceptions près (comme le vison d’Europe), les populations de l’ensemble des ongulés sauvages (cerfs, chevreuils, bouquetins, sangliers, etc.) et des grands prédateurs (loups, ours) ont connu une croissance inédite, tout comme des espèces emblématiques telles que le castor ou la loutre. Parallèlement, des espèces introduites — la bernache du Canada, la perruche à collier, le raton laveur, mais aussi le moustique tigre ou le frelon à pattes jaunes — ont colonisé nos provinces. Si ces invasions posent de réels défis, cette formidable expansion prouve une chose : malgré les transformations des décennies passées, notre territoire est demeuré remarquablement accueillant. Nous sommes bien loin du « désert de biodiversité » que nous dépeignent certaines ONG.
En réalité, cette vitalité démontre que la fin de la destruction systématique pratiquée autrefois a porté ses fruits de manière spectaculaire. Mais cette impressionnante capacité de régénération se retrouve aujourd’hui au cœur de nouveaux conflits. Il est légitime de se demander si cette politique de protection, initiée en 1976, n’a pas trop bien réussi.
La prolifération de la faune sauvage engendre des défis majeurs. Outre les calamités agricoles et les problèmes de sécurité publique liés à la surpopulation de sangliers, de loups ou de ragondins, des menaces sanitaires tout aussi préoccupantes émergent. Les mammifères sont des vecteurs redoutables de pathogènes. La tuberculose bovine, la leptospirose ou même la rage (dont le retour n’est pas exclue) menacent nos élevages autant que nos concitoyens. Les maladies vectorielles transmises par les insectes connaissent une recrudescence inquiétante ; le chikungunya est déjà présent en métropole et le retour de fléaux que l’on croyait disparus, comme le paludisme, n’est pas impossible. Aujourd’hui, les zoonoses véhiculées par des oiseaux en pleine expansion, comme le héron garde-bœufs, interrogent les scientifiques. En réalité, la méfiance de nos aïeux à l’égard de la faune sauvage ne relevait pas de la superstition, mais d’un constat qui s’est inscrit durablement dans les mémoires : vivre au contact des animaux sauvages peut être source de malheurs et de calamités.
Notre attitude bienveillante, héritée d’une époque où l’animal sauvage se faisait rare, nous a fait oublier la nécessité de maintenir une saine distance. Le rôle des pouvoirs publics est de préserver la biodiversité, certes, mais aussi de protéger les populations. Face aux espèces invasives, notre temps de réaction est devenu dramatiquement lent, comme l’illustre la propagation fulgurante du frelon à pattes jaunes. Par ailleurs, à force d’être laissée tranquille ou même choyée, la faune devient plus audacieuse, voire agressive, jusque dans nos espaces urbains. La crainte de l’homme doit rester ancrée chez l’animal sauvage ; c’est pourquoi le maintien d’une pression de régulation par la chasse et le piégeage demeure d’intérêt public.
Aujourd’hui, le statut de protection des espèces doit aussi être envisagé avec souplesse et pragmatisme. L’état des populations et les dégâts éventuels qu’une espèce occasionne doivent permettre de baisser son niveau de protection comme cela s’est produit avec le loup récemment. Il est absurde que la régulation d’espèces devenues envahissantes, à l’instar du grand cormoran ou du choucas des tours, nécessite encore des procédures d’autorisation interminables et coûteuses. De plus, la présence d’espèces protégées dont les populations se portent à merveille ne doit plus servir de prétexte systématique pour paralyser l’aménagement du territoire. Qu’un projet se situe sur le domaine d’un hibou grand-duc ou d’un castor n’aura aucune incidence sur la viabilité globale de ces espèces. Entraver le développement dans un contexte de morosité économique devient insoutenable. Si nous laissons certaines ONG poursuivre leur guérilla juridique en instrumentalisant le statut d’espèce protégée, notre pays finira sous cloche.
Comme le démontrent les observations de terrain, cette prédation peut fragiliser les autres espèces, notamment les oiseaux nichant au sol (courlis cendré, alouette des champs, perdrix grise, etc.) ou les batraciens et reptiles sous pression des échassiers.
Bertrand Alliot et Romain LasseurEnfin, il faut briser un tabou écologique : le succès de certaines espèces menace la biodiversité elle-même. En cinquante ans, la pression de régulation s’est effondrée. Les prédateurs opportunistes situés en haut de la chaîne alimentaire — sangliers, rapaces, corvidés, oiseaux d’eau — en ont largement profité. Comme le démontrent les observations de terrain, cette prédation peut fragiliser les autres espèces, notamment les oiseaux nichant au sol (courlis cendré, alouette des champs, perdrix grise, etc.) ou les batraciens et reptiles sous pression des échassiers. L’urbanisation et les pratiques agricoles ont joué et jouent encore un rôle évident dans le déclin de certains oiseaux, mais il est malhonnête de la part des associations de passer sous silence la dynamique naturelle des prédateurs. Les agriculteurs et les aménageurs ne sont pas responsables de tous les maux.
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C’est pourquoi notre logiciel environnemental doit muter : nous devons passer du dogme de la protection stricte à la culture de la gestion responsable. Conserver une approche patrimoniale pour les espèces menacées est une évidence ; réguler celles qui prolifèrent doit le devenir tout autant. Cela passe par un assouplissement immédiat des procédures administratives, afin que l’État ne s’épuise plus à justifier la limitation de populations dont la nuisance est avérée (comme dans le cas des Espèces Susceptibles d’Occasionner des Dégâts - ESOD). Plus fondamentalement, le développement de nos territoires ne peut plus être l’otage d’espèces dont le statut de protection est devenu obsolète face à leur vitalité retrouvée. L’écologie véritable refuse la mise au musée de la nature pour lui préférer la recherche de l’équilibre. Gérer la biodiversité, c’est assumer cette double exigence : préserver le sauvage de nos excès, mais aussi prémunir nos sociétés des siens. Cinquante ans plus tard, le courage politique consisterait à marier la lucidité rurale d’hier à la conscience écologique d’aujourd’hui.


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