Un satellite devait rester dix mois en orbite. Il y est resté près de six ans. Pas à cause d’une panne, ni d’un oubli administratif, mais parce que la navette censée le récupérer a explosé en plein vol. À son bord, 12,5 millions de graines de tomate attendaient, elles aussi, leur retour sur Terre.
À retenir
- Le satellite LDEF est resté 69 mois en orbite au lieu de 10 à cause des retards du programme de navette puis de l'explosion de Challenger en 1986, qui a immobilisé les vols habités américains
- Les 12,5 millions de graines de tomate ont été distribuées dans 132 000 kits à 3,3 millions d'élèves, montrant un taux de germination de 73,8% contre 70,3% pour les graines témoins restées sur Terre
- Un mémo interne alarmiste évoquant un risque de fruits toxiques a circulé en 1990, mais la NASA et Park Seed Co. ont confirmé l'absence de toute anomalie radioactive ou danger réel
Un satellite oublié de tous sauf des lois de l’orbite
En avril 1984, la navette Challenger largue en orbite basse un étrange objet baptisé LDEF, pour Long Duration Exposure Facility. Imaginez un cylindre à douze faces, lourd de près de 9 700 kilos, hérissé de 57 expériences scientifiques différentes. Son altitude de croisière tourne autour de 477 kilomètres, une orbite quasi circulaire inclinée à 28,4 degrés par rapport à l’équateur.
La mission de LDEF est simple sur le papier : exposer des matériaux et des organismes vivants aux conditions extrêmes de l’espace, puis les ramener pour étudier les effets du vide, des radiations et des variations thermiques. Dix mois, un an tout au plus, c’était le calendrier prévu au départ. Un aller-retour scientifique d’apparence banale.
Sauf que l’espace ne suit jamais tout à fait les plannings des ingénieurs. La récupération, d’abord fixée à mars 1985, glisse une première fois vers 1986. Puis l’histoire bascule brutalement, et LDEF se retrouve livré à lui-même, en chute lente mais inexorable vers l’atmosphère terrestre.
12,5 millions de graines prises en otage par la navette Challenger
Ce qui a cloué LDEF en orbite pendant 69 mois, ce n’est ni une défaillance technique ni une négligence : ce sont d’abord des retards du programme de navette, puis l’accident de la navette Challenger, en janvier 1986. La catastrophe immobilise l’ensemble du programme américain de vols habités pendant plusieurs années, et la récupération du satellite passe purement et simplement à la trappe, reportée indéfiniment faute de navette disponible pour aller le chercher.
Pendant ce temps, LDEF continue sa ronde silencieuse autour de la Terre. Il va finir par boucler 32 422 révolutions complètes, un chiffre vertigineux pour un objet qui n’était censé faire que quelques centaines de tours. Son altitude, elle, ne cesse de baisser, grignotée par le frottement résiduel de la haute atmosphère.
L’urgence devient réelle en 1990. L’année correspond à un pic d’activité solaire, et cette agitation du Soleil réchauffe et dilate l’atmosphère terrestre, ce qui accélère mécaniquement la chute des objets en orbite basse. Les calculs de la NASA sont sans appel : mi-janvier, LDEF serait trop bas pour être récupéré, et il finirait par rentrer seul dans l’atmosphère avant début mars. Un lancement est même annulé pour cause de météo le 8 janvier, repoussant Columbia à la toute dernière fenêtre de tir possible. La navette décolle finalement le lendemain et parvient de justesse à attraper le satellite avant qu’il ne soit perdu. Parmi sa précieuse cargaison, cinq conteneurs en aluminium renferment 12,5 millions de graines de tomate de la variété Rutgers, embarquées dans le cadre du projet SEEDS, une collaboration entre le siège de la NASA, le centre de recherche Langley et l’entreprise semencière George W. Park Seed.
Des millions d’élèves jardiniers face à une tomate interdite de dégustation
Une fois de retour sur le plancher des vaches, ces graines ne finissent pas dans un laboratoire fermé à triple tour. Environ 132 000 kits SEEDS sont distribués à près de 3,3 millions d’élèves, dans des écoles de chaque État américain et d’une trentaine de pays étrangers. Chaque kit contient deux lots de graines : celles qui ont voyagé dans l’espace, et des graines témoins conservées bien sagement dans un entrepôt climatisé sur Terre pendant la même durée.
Les résultats préliminaires de cette expérience géante, menée à l’échelle de millions de petits pots de terre, sont étonnamment peu spectaculaires. Le taux de germination atteint 73,8 % pour les graines spatiales contre 70,3 % pour les graines terrestres, avec un délai moyen de germination quasi identique, 8,0 jours contre 8,3 jours. Le bilan final confirme cette impression : les élèves n’ont rapporté que très peu de différences visibles entre leurs deux rangées de semis.
C’est là qu’intervient le fameux élément qui donne tout son sel à cette histoire. En avril 1990, le Los Angeles Times révèle l’existence d’un mémo interne de deux pages, rédigé par un sous-traitant de la NASA basé en Oklahoma. Le document évoque, je cite, une possibilité infime que des mutations causées par les radiations fassent produire aux plantes des fruits toxiques. Autrement dit : certains enseignants et élèves ont reçu la consigne implicite de ne pas croquer dans leurs tomates spatiales.
La NASA ne tarde pas à réagir publiquement pour calmer le jeu. William H. Kinard, scientifique en chef du programme LDEF, affirme qu’il n’y a aucune validité à l’idée d’un danger pour les écoliers. Jim Alston, directeur de recherche chez Park Seed Co. en Caroline du Sud, confirme de son côté que les compteurs de radiation n’ont détecté absolument rien d’anormal au retour des graines sur Terre. Le mémo alarmiste, qui visait tout de même 120 000 kits distribués à 58 000 enseignants, restera finalement une note isolée, vite démentie, mais suffisamment marquante pour s’inviter encore aujourd’hui dans les récits consacrés à cette mission.
Cette aventure de LDEF résume assez bien ce que la conquête spatiale peut avoir d’imprévisible, même dans ses missions les plus pédagogiques. Un satellite coincé en orbite par un accident tragique, des millions d’enfants transformés en apprentis botanistes sans le savoir, et une frayeur sanitaire sans fondement qui a bien failli éclipser des résultats scientifiques finalement assez rassurants : les graines exposées à l’espace poussaient tout aussi bien, sinon un peu mieux, que leurs cousines restées bien au chaud sur Terre.


19 hour_ago
77



























.jpg)






French (CA)