Le 21 août 1911, un lundi, Vincenzo Peruggia, vitrier italien de 29 ans, retire une vitre qu’il avait lui-même posée et repart du Louvre avec la Joconde. Dans les semaines qui suivent, la police arrête le poète Guillaume Apollinaire et interroge Pablo Picasso. Les deux hommes seront relâchés, alors que le tableau, lui, restera deux ans dans une chambre parisienne.
Les visiteurs d’aujourd’hui découvrent la Joconde au milieu d’une foule, derrière une vitre, après avoir joué des coudes pour gagner trois rangs. En 1911, la scène est tout autre : une vitre protège déjà le portrait, et l’homme qui l’a installée sait exactement comment elle s’enlève.
À retenir
- Le vitrier Vincenzo Peruggia avait lui-même posé la vitre protégeant la Joconde.
- Apollinaire et Picasso ont été interrogés, et le poète a été brièvement emprisonné avant d’être relâché.
- Le tableau est resté deux ans à Paris avant d’être retrouvé à Florence en 1913.
Sommaire
Une vitre posée, puis retirée
Selon le récit publié par la RTBF, Peruggia avait été embauché quelques mois plus tôt par la société Gobier pour poser des vitres de protection sur les tableaux les plus célèbres du musée. La Joconde fait partie du lot : c’est lui qui l’a mise sous verre. Ce lundi-là, le musée est fermé au public, la salle est vide. Vers 7 h, les gardiens ne sont pas tous à leur poste.
Il démonte la vitre et le cadre, puis glisse le panneau sous sa blouse. Peint sur bois de peuplier, le portrait ne pèse que quelques kilos, et une blouse d’ouvrier n’attire l’œil de personne dans un musée où les ouvriers circulent.
La suite tient du parcours de service. Il quitte la salle, longe le couloir du premier étage et rejoint un petit escalier de service. D’après son propre témoignage, une porte verrouillée l’arrête, et un plombier de passage la lui ouvre sans se douter de rien. Peruggia sort par la cour Visconti, passe devant la garde, et débouche rue de Rivoli.
Le crochet reste vide jusqu’au lendemain.
Le mardi, le peintre Louis Béroud, habitué des lieux, arrive chevalet sous le bras pour travailler devant le tableau. Il ne trouve qu’un mur. On fouille les couloirs, les placards, les réserves, et un journal offre 55 000 francs de récompense à qui retrouvera l’œuvre.
Deux ans dans une chambre du 10e arrondissement
Le tableau le plus célèbre de France prend alors la direction de la rue de l’Hôpital-Saint-Louis, dans le 10e arrondissement, où Peruggia le garde dans sa chambre pendant deux ans. Il est pourtant interrogé chez lui dès novembre 1911, et il explique à ce moment avoir posé des vitres dans le Salon carré, là où était accrochée la Joconde. Plusieurs récits de l’enquête soulignent que son nom ne figurait pas sur la liste des personnes dont on relevait les empreintes, alors que l’empreinte trouvée sur la boîte vitrée aurait bien été la sienne. L’affaire aurait pu se régler en quelques mois.
Son mobile, lui, relève de la conviction : il affirmera avoir voulu rendre le tableau à l’Italie, qu’il croyait spoliée par Napoléon. Or Léonard de Vinci avait lui-même emporté l’œuvre en France.
Le poète en cellule, le peintre interrogé
Le 7 septembre 1911, la police se présente chez Picasso.
Pendant que le véritable voleur dort tranquille à quelques stations de métro du Louvre, les enquêteurs cherchent du côté de l’avant-garde. Le fil passe par un ancien secrétaire que le poète avait accueilli chez lui, un jeune homme décrit par ses contemporains comme cosmopolite, drôle et peu regardant sur la propriété d’autrui. Ce lien suffit à faire basculer Apollinaire et son cercle dans le dossier. Picasso, qui fréquente le poète, se retrouve dans le même courant.
Apollinaire est arrêté et brièvement emprisonné, Picasso est interrogé, et tous deux sont ensuite relâchés. Franceinfo rappelle que les deux hommes ont été « un temps suspectés ». Un poète derrière les barreaux, un peintre devant le juge : l’affaire occupe alors la Une de tous les journaux. L’ouvrier qui avait posé la vitre, lui, n’est pas inquiété.
La vérité vient de Florence en 1913. Peruggia tente de vendre le tableau à un antiquaire, Alfredo Geri, qui alerte la police.
L’ouvrier assure avoir agi seul.
Un voleur, un poète en prison, une icône
Pendant deux ans, la presse n’a parlé que de cette absence. Les journaux couvrent l’affaire avec avidité, et le tableau passe du rang de chef-d’œuvre respecté à celui d’icône mondiale. Le Figaro écrit que ce vol « participa grandement à la notoriété actuelle du tableau ».
Le retour se fait en grande pompe : le Conseil des ministres envoie en Italie le directeur des Musées nationaux et le conservateur en chef des peintures du Louvre pour ramener l’œuvre. En 1914, les Parisiens l’accueillent avec un enthousiasme débordant.
Un ouvrier a donc fait jeter un poète en prison et rendu le tableau plus célèbre qu’il ne l’avait jamais été. Peruggia, lui, aurait été condamné à un an et 15 jours de prison, selon plusieurs récits de l’affaire, soit à peine plus que ce qu’avait connu Apollinaire dans une cellule qui n’aurait jamais dû être la sienne.
Sources : franceinfo.fr | rtbf.be


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