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Une seule colonie de fourmis court sur 6 000 km de côte méditerranéenne, et ses ouvrières se reconnaissent d’un bout à l’autre

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Une équipe de chercheurs suisses a mesuré un jour une chose qui semblait impossible : des fourmis prélevées sur la côte atlantique espagnole et d’autres capturées près des lacs italiens, mises en contact, ne se sont pas battues. La supercolonie principale s’étend sur 6 000 km, de l’Italie à la côte atlantique espagnole, ce qui en fait la plus grande unité coopérative jamais recensée. En un siècle, ces insectes ont fondé le plus grand réseau coopératif du monde animal, une seule et même colonie qui s’étale le long des côtes du Portugal à l’Italie, en passant par l’Espagne et la France.

Aucune reine ne dirige cet ensemble. Aucun nid central ne l’organise.

Cette supercolonie n’est pas un unique fourmilière géante mais un maillage de milliers de petits nids reliés entre eux, chacun abritant plusieurs reines à la fois : les biologistes parlent de structure polygyne. Une même colonie a plusieurs petits nids contenant plusieurs reines. L’échelle donne le vertige : on estime que la supercolonie située au nord-ouest de la Méditerranée est constituée d’un million de nids comprenant en tout un milliard d’individus. Aucun de ces nids ne revendique de territoire face à ses voisins.

À retenir

  • Une supercolonie de fourmis s’étend sur 6 000 km le long des côtes méditerranéennes sans conflit interne.
  • Les ouvrières partagent un même code chimique de reconnaissance qui s’est unifié après l’introduction en Europe.
  • Sans guerre entre nids, toute l’énergie va à la conquête, ce qui détruit les écosystèmes locaux et élimine les fourmis natives.

Sommaire

  1. Le mot de passe chimique qui ouvre toutes les portes
  2. Un patrimoine génétique appauvri, clé de l’énigme
  3. Sans guerre interne, toute l’énergie va à la conquête

Le mot de passe chimique qui ouvre toutes les portes

Chez la quasi-totalité des espèces de fourmis, chaque colonie possède sa propre signature olfactive. Chaque fourmi porte des hydrocarbures cuticulaires, des signaux cireux sur l’exosquelette utilisés pour la reconnaissance entre colonies. C’est cette carte d’identité chimique, déposée sur la carapace, qui permet à une ouvrière de savoir en une fraction de seconde si l’individu qu’elle croise appartient à son nid.

Une intruse est repérée, puis attaquée sans délai.

Pour vérifier ce qui se passait chez la fourmi d’Argentine, l’équipe de Laurent Keller, de l’Université de Lausanne, a mené une expérience d’une simplicité redoutable. Les chercheurs ont capturé des ouvrières dans 33 sites répartis le long des côtes du sud de l’Europe et effectué des tests comportementaux et génétiques. Ils ont d’abord placé des paires de fourmis venues de lieux différents dans un petit tube et observé s’il y avait des signes d’agressivité. Le résultat a surpris jusqu’aux auteurs de l’étude : les ouvrières d’une même supercolonie ne sont jamais agressives entre elles, malgré la grande distance géographique et une différenciation génétique considérable entre les sites échantillonnés.

Un patrimoine génétique appauvri, clé de l’énigme

L’explication tient à l’histoire de l’invasion. Ces supercolonies introduites sont issues d’un petit nombre d’individus reproducteurs, parfois seulement une douzaine, ce qui indique un fort effet fondateur, c’est-à-dire une perte de variation génétique. Mais l’appauvrissement génétique classique ne suffit pas à tout expliquer : les populations introduites n’ont connu qu’une perte limitée de diversité génétique aux marqueurs neutres, ce qui suggère que l’effondrement de la capacité de reconnaissance n’est probablement pas dû uniquement à un goulot d’étranglement génétique ; les chercheurs proposent plutôt un « nettoyage génétique » des signaux de reconnaissance survenu après l’introduction.

Résultat : la diversité chimique s’est effondrée bien plus vite que la diversité génétique globale.

Ce scénario n’a pourtant rien d’universel sur tout le pourtour méditerranéen. Les échantillons européens proviennent de deux supercolonies distinctes et connues : la supercolonie principale européenne, dont l’établissement remonte à 1906, et la supercolonie catalane, établie en 1916, qui vivent en partie côte à côte le long du littoral méditerranéen. Entre ces deux blocs, la tolérance disparaît totalement : l’agressivité est au contraire toujours extrêmement élevée entre les deux supercolonies, ce qui indique qu’elles se sont fixées sur des allèles de reconnaissance différents. Deux mondes chimiques cohabitent donc sur le même rivage, chacun uni en interne et hostile à l’autre.

Sans guerre interne, toute l’énergie va à la conquête

L’espèce est originaire d’Amérique du Sud subtropicale et a été introduite involontairement par les activités humaines sur tous les continents et plusieurs îles, essentiellement via le transport de plantes en pot et de marchandises. En Europe, les premières mentions datent du début du XXe siècle : la fourmi d’Argentine est signalée en France en 1906, dans les Alpes-Maritimes en 1917, au Portugal en 1921 et en Espagne en 1923. Sans conflit à financer entre nids voisins, toute l’énergie de la colonie part dans la croissance et la lutte contre les autres espèces : dans son aire d’introduction, la fourmi d’Argentine domine la compétition entre espèces, détruit les écosystèmes locaux et provoque des extinctions d’espèces.

Dans les jardins et sur les terrasses du littoral, cette domination se traduit très concrètement par la disparition progressive des fourmis locales, souvent incapables de rivaliser avec des colonnes ininterrompues d’ouvrières. Ces mêmes ouvrières entretiennent aussi des colonies de pucerons pour en récolter le miellat, une pratique observée sur le terrain jusqu’en Corse. On les voit se déplacer le long des pistes de phéromones et récolter le miellat de pucerons.

La progression n’est pas figée aux rivages historiques. Une colonie génétiquement rattachée à la supercolonie catalane a été repérée bien plus au nord qu’attendu, en plein centre de Nantes. Cette colonie a été observée trois années de suite, en 2016, 2017 et 2018, et couvre plus de trois hectares en plein centre-ville. Sur un continent qui se réchauffe, ce genre de foyer isolé pourrait bien annoncer la prochaine étape de l’expansion, loin des plages où tout a commencé.

Sources : persee.fr | letemps.ch

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