C’est le plus grand chantier de dépollution du monde, et il ne sera pas terminé avant la fin du siècle. Les États-Unis ont enterré 212 millions de litres de déchets radioactifs dans 177 cuves sur le site de Hanford, dans l’État de Washington. Les documents budgétaires du ministère américain de l’Énergie prévoient une fin du chantier en 2078, avec un niveau de confiance de 50 à 80 %. Trois fois plus longtemps que l’usine n’a fonctionné.
Hanford, c’est d’abord une histoire de guerre. Le gouvernement américain a créé le site en 1943 pour produire le plutonium des bombes atomiques du pays, dont celle explosée au Nouveau-Mexique et celle larguée sur Nagasaki en 1945. L’usine a ensuite tourné à plein régime pendant toute la guerre froide, produisant le combustible nucléaire militaire américain jusqu’en 1987. Le site couvre aujourd’hui près de 1 500 km², soit à peu près la superficie de la métropole de Lyon multipliée par quinze.
À retenir
- 177 cuves souterraines contiennent 212 millions de litres de déchets radioactifs issus de la production de plutonium militaire.
- Au moins 68 cuves ont déjà fui, contaminant la nappe phréatique et le fleuve Columbia avec du tritium, du chrome et de l’uranium.
- Le projet de vitrification, lancé dans les années 1990, a vu son budget exploser de 4 à 30 milliards de dollars avec des délais repoussés à 2078.
Sommaire
Des cuves plus vieilles que leur durée de vie théorique
Le site contient 177 cuves de stockage souterraines qui ont contenu environ 212 millions de litres de déchets radioactifs et chimiques issus de la production de plutonium, dont 149 cuves à simple paroi construites en béton et acier au carbone, conçues pour une durée de service limitée et aujourd’hui largement dépassée. Les 28 cuves restantes, à double paroi, ont été construites à partir de 1968 avec un système de confinement plus robuste. Mais même celles-ci ne sont pas à l’abri : une seule cuve à double paroi a jusqu’ici développé une fuite dans sa paroi interne, la rendant inutilisable.
Le vrai problème, ce sont les vieilles cuves à simple paroi. Au moins 68 cuves sont présumées avoir fui par le passé, et trois fuient actuellement. Le liquide radioactif ne reste pas sagement sous terre. Au moins 3,8 millions de litres de liquide radioactif ont infiltré le sol, s’enfonçant dans la nappe phréatique à 60 mètres de profondeur avant de rejoindre le fleuve Columbia, à une dizaine de kilomètres. Des panaches de tritium, de chrome, de strontium-90 et d’uranium ont déjà atteint le fleuve, selon un suivi publié par Columbia Insight.
Personne ne peut réparer ces cuves qui fuient.
C’est le paradoxe le plus glaçant du dossier. Le ministère de l’Énergie et les autorités de l’État de Washington connaissent l’existence de ces fuites, mais ne peuvent rien y faire, faute d’un autre endroit où stocker le liquide en sécurité. Les équipes transfèrent progressivement les déchets les plus dangereux vers les cuves à double paroi, jugées plus sûres, mais l’espace de stockage disponible se réduit d’année en année.
La solution retenue depuis les années 1990 tient en un mot : vitrifier. Les autorités fédérales et de l’État ont décidé que les déchets des cuves devaient être mélangés à des flocons de verre puis fondus ensemble, afin que les substances radioactives ne puissent plus s’échapper pendant dix mille ans. Sur le papier, l’idée est élégante. Dans les faits, le calendrier a explosé.
L’usine de vitrification initiale, dont le budget s’élevait à 4 milliards de dollars, devait être opérationnelle dès 2009 et le travail achevé en 2019. Vingt ans plus tard, les délais ont explosé. L’objectif légal actuel fixe la vitrification complète des déchets à 2052, mais le ministère de l’Énergie a discrètement repoussé cette échéance en interne à 2069, selon un rapport de 2021 de l’agence gouvernementale de contrôle des comptes (GAO). Et le budget a suivi la même trajectoire ascendante : le projet de vitrification est passé d’un budget initial de 4 milliards de dollars à 17 milliards, avec une projection dépassant désormais les 30 milliards de dollars.
Un ancien responsable du ministère de l’Énergie de l’Oregon résume la situation avec une formule qui dit tout : selon Ken Niles, cité par Columbia Insight, le chantier n’a jamais paru aussi proche de sa fin tout en s’éloignant sans cesse.
Un chantier qui traversera trois générations d’ouvriers
Aucun des ouvriers qui ont posé la première cuve à Hanford ne verra le site nettoyé. Aucun de ceux qui y travaillent aujourd’hui non plus. Le site emploie aujourd’hui plus de 13 000 personnes pour un budget annuel avoisinant les 3 milliards de dollars, sous la direction du bureau régional du ministère de l’Énergie. Une main-d’œuvre entière naît, travaille et part à la retraite sans jamais assister à l’achèvement du chantier qu’elle a contribué à faire avancer.
Le financement reste le nerf de la guerre, et il grince. Selon un responsable du programme de gestion des déchets nucléaires du département de l’Écologie de l’État de Washington, le financement insuffisant explique en partie les retards constants, les budgets des cinq dernières années n’ayant pas permis d’atteindre les échéances minimales fixées. L’administration a par exemple proposé de réduire le financement fédéral du site de 417 millions de dollars pour l’exercice suivant, alors que le site avait reçu 2,52 milliards de dollars en 2019 et demandait 3,25 milliards pour 2020.
Face à l’ampleur du retard, le ministère de l’Énergie cherche désormais à accélérer les choses par d’autres moyens. Un système de prétraitement au césium a par exemple permis de traiter plus d’1,2 million de litres de déchets avec un taux d’élimination de la radioactivité proche de 99,9 %, selon les données publiées par le ministère. Reste que ce genre d’avancée technique, aussi encourageante soit-elle, ne change rien à l’ordre de grandeur du problème : des dizaines de millions de litres de boues radioactives, des cuves qui ont dépassé leur espérance de vie de plusieurs décennies, et un fleuve qui continue de couler à quelques kilomètres de là. La dépollution de Hanford n’est pas un chantier qu’on referme. C’est un chantier qu’on transmet.
Sources : ecology.wa.gov | hanford.gov | cumulis.epa.gov


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