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Dans la toundra du Kamtchatka s’entassent depuis 1955 les cratères d’ogives tirées à 6 000 km de là

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Que peut-il bien se cacher au bout du monde, dans un coin de Sibérie orientale que presque personne n’a jamais foulé ? Depuis plus de soixante-dix ans, un lopin de toundra du Kamtchatka sert de cible à des engins parcourant des milliers de kilomètres avant de s’y écraser volontairement. Un lieu aussi discret que stratégique, où l’histoire de la dissuasion nucléaire s’écrit silencieusement, cratère après cratère.

À retenir

  • Le polygone de Koura, situé dans la péninsule du Kamtchatka, sert depuis 1955 de zone cible pour les essais de missiles balistiques soviétiques puis russes.
  • Des missiles comme le Boulava sont tirés depuis des sous-marins nucléaires en mer Blanche ou mer de Barents, parcourant plus de 6 000 km avant de s'écraser sur ce site isolé.
  • Bien que dédié aux essais balistiques, le site est administrativement rattaché au cosmodrome de Plessetsk et reste pleinement actif aujourd'hui.

Un cimetière de métal à ciel ouvert dans la toundra

À l’est du kraï du Kamtchatka, dans cette péninsule russe grande comme deux fois la France mais quasiment vide d’habitants, s’étend le polygone de Koura. Officiellement baptisé Kura Missile Test Range, ce site n’a rien d’une base militaire classique avec ses hangars et ses pistes. C’est avant tout un immense terrain vague, balayé par les vents polaires, où s’accumulent depuis des décennies les vestiges d’essais de missiles balistiques intercontinentaux.

Le champ de tir se situe très précisément à 130 kilomètres au nord-ouest de la ville de Klioutchi et du village militaire de Klioutchi-1, à des coordonnées que l’on peut retrouver sur n’importe quelle carte : 57° 20′ nord, 161° 50′ est. Ce n’est pas un hasard si les militaires soviétiques, puis russes, ont choisi cet endroit précis. Son isolement quasi total et son éloignement de toute zone habitée en faisaient une cible idéale pour recevoir, sans risque pour les populations, des charges tirées depuis l’autre bout du pays ou depuis les profondeurs de l’océan Arctique.

6 000 kilomètres pour finir en cratère

Ce qui rend le polygone de Koura véritablement vertigineux, c’est la distance parcourue par les projectiles qui viennent s’y écraser. Certains missiles sont tirés depuis des installations terrestres situées à des milliers de kilometres, mais les tirs les plus impressionnants proviennent de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, capables de frapper une cible à plus de 6 000 kilomètres de distance. Un sous-marin peut ainsi plonger en mer Blanche, tout près de l’océan Arctique, tirer un missile Boulava, et voir sa charge d’exercice retomber avec une précision remarquable en plein cœur de la toundra kamtchadale.

Ce type de démonstration n’a rien d’anecdotique. En décembre 2020 déjà, le sous-marin Youri Dolgorukiy, appartenant au Projet 955, avait tiré avec succès quatre missiles Boulava depuis la mer de Barents en direction de cette même zone-cible. Plus récemment encore, un nouveau tir a été réalisé depuis un submersible parti de la mer Blanche, prouvant que ce couloir de tir transcontinental reste parfaitement opérationnel. À chaque essai, le scénario est similaire : un missile s’élève au-dessus de l’horizon, traverse l’atmosphère à une vitesse vertigineuse, puis vient percuter le sol gelé du Kamtchatka, creusant un nouveau cratère dans un paysage qui en compte déjà des centaines.

Ce que la terre du Kamtchatka garde depuis 70 ans

Le développement du site a débuté en 1955, en pleine course aux armements de la Guerre froide, pour devenir pleinement opérationnel dès 1957. Depuis cette date, la toundra du Kamtchatka n’a jamais cessé d’accueillir des ogives d’essai, dépourvues de charge explosive réelle mais destinées à valider la précision et la fiabilité des systèmes de missiles balistiques. Résultat : le sol de cette région reculée conserve littéralement la mémoire physique de sept décennies de dissuasion nucléaire, sous forme de cratères, de débris métalliques et de fragments technologiques enfouis dans le permafrost.

Certaines campagnes de tirs ont marqué les esprits par leur intensité. En août 1991, le sous-marin Novomoskovsk, du Projet 667 BDRM, avait lancé pas moins de seize missiles balistiques R-29RM vers Koura. Sept ans plus tard, en 1998, c’est un sous-marin du gigantesque Projet 941 Typhoon qui en avait tiré vingt d’affilée. Autant d’ogives qui, une à une, sont venues s’ajouter à cette collection macabre de cratères disséminés dans un paysage que la nature reprend lentement, sans jamais pouvoir totalement effacer les traces de ces impacts.

Koura, Plessetsk : deux noms, une même histoire de dissuasion

Détail administratif qui a de quoi surprendre : bien que dédié exclusivement aux essais de missiles balistiques, le polygone de Koura est officiellement rattaché au cosmodrome de Plessetsk, situé lui à des milliers de kilomètres de là, dans le nord-ouest de la Russie. Sa gestion revient aux forces de défense aérospatiale russes, qui supervisent aussi bien les lancements de satellites depuis Plessetsk que la réception des ogives d’essai dans la toundra sibérienne. Ce lien administratif, hérité de l’organisation militaro-spatiale soviétique, illustre bien à quel point les programmes spatiaux et balistiques ont longtemps partagé les mêmes infrastructures et le même savoir-faire.

Loin d’être une relique figée de la Guerre froide, le polygone de Koura demeure aujourd’hui pleinement actif. Chaque nouvel essai, qu’il soit tiré depuis un sous-marin en mer Blanche ou depuis toute autre plateforme, vient rappeler que cette zone reculée du Kamtchatka continue de jouer un rôle central dans la doctrine de dissuasion russe. Un rôle discret, loin des projecteurs médiatiques, mais dont les cicatrices, elles, restent bien visibles sur le sol gelé.

Difficile d’imaginer, en observant une carte de cette péninsule volcanique perdue à l’extrémité orientale de la Russie, que ce coin de toundra abrite en réalité l’un des témoins les plus tangibles de la puissance de feu contemporaine. Entre cratères anciens et impacts récents, le polygone de Koura raconte, à sa manière silencieuse, toute une histoire de la course aux armements. Une histoire qui, visiblement, est loin d’être terminée.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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