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Trois Suédois ont voulu atteindre le pôle Nord en ballon en 1897 : ce qui les a tués n’était ni le froid ni la faim

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Il y a des expéditions qui échouent à cause du froid, d’autres à cause de la faim, et puis il y a celle-ci, qui défie toute logique. Trois hommes s’élancent vers le pôle Nord dans une nacelle suspendue à un ballon d’hydrogène, persuadés de vivre une épopée scientifique glorieuse. Le rêve tourne au cauchemar en moins de deux jours, mais le plus troublant reste à venir : leurs corps ne seront retrouvés que trente-trois ans plus tard, sur une île perdue de l’Arctique, avec en prime des carnets et des pellicules photographiques presque intacts. 

Ce que ces documents ont révélé sur les circonstances de leur mort a longtemps intrigué les historiens, car la réponse n’avait rien d’évident.

Un ballon nommé Örnen s’envole vers l’inconnu

À la fin du dix-neuvième siècle, le pôle Nord représente encore l’un des derniers grands mystères géographiques de la planète. Face à l’échec répété des expéditions terrestres, un ingénieur suédois du nom de Salomon August Andrée imagine une solution radicale : survoler cette étendue de glace grâce à un ballon à hydrogène baptisé Örnen, ce qui signifie l’Aigle en suédois. L’ambition est folle pour l’époque, mais elle séduit l’opinion publique et attire des financements conséquents.

Le décollage a lieu depuis l’archipel du Svalbard, avec à son bord Andrée lui-même, accompagné du photographe Nils Strindberg et de l’ingénieur Knut Frænkel. L’envol, qui se déroule dans la matinée, semble prometteur. Mais très vite, le système de guidage censé permettre de diriger l’aérostat se révèle défaillant. Le ballon, livré aux caprices des vents, entame alors une dérive erratique qui va durer plus de quarante et une heures, avant de s’écraser brutalement sur la banquise, à environ 750 kilomètres du pôle Nord. L’aventure aérienne s’achève ainsi bien plus tôt que prévu, mais le calvaire des trois hommes, lui, ne fait que commencer.

Trois mois de dérive sur la banquise avant l’effondrement final

Contre toute attente, les trois explorateurs survivent au crash de leur ballon. Mais se retrouver indemnes au milieu de nulle part, sur une banquise mouvante à des centaines de kilomètres de toute civilisation, relève presque d’une seconde condamnation. Mal préparés à une telle épreuve de survie, ils doivent improviser pour subsister : ils se nourrissent de phoques, de morses et même d’ours polaires chassés au fil de leur périple. Leur marche s’étend sur plusieurs mois, rythmée par l’épuisement physique et la dérive incessante de la glace sous leurs pieds, qui les ramène parfois en arrière malgré leurs efforts pour progresser.

À l’approche de l’automne, comprenant qu’ils ne pourront rejoindre la civilisation avant l’hiver polaire, les trois hommes prennent la décision de s’installer sur l’île de Kvitøya, surnommée l’île Blanche, un confetti de terre glacée perdu dans l’archipel du Svalbard. C’est là qu’ils établissent leur campement d’hiver, avec l’espoir de tenir jusqu’au retour des beaux jours. Mais quelques semaines plus tard seulement, leurs journaux de bord cessent brutalement d’être tenus, sans qu’aucune explication ne soit couchée sur le papier. Le silence s’installe, et avec lui, le mystère de leur disparition.

L’île Blanche garde son secret pendant trente-trois ans

Pendant plus de trois décennies, le sort de l’expédition Andrée demeure une énigme totale. C’est finalement un été exceptionnellement chaud qui va lever le voile sur cette tragédie polaire. En rendant l’île de Kvitøya exceptionnellement accessible, cette anomalie climatique permet à l’équipage d’un navire norvégien chasseur de phoques, le Bratvaag, de tomber par hasard sur les vestiges du campement, plus de trente ans après le drame.

La découverte est saisissante. Les restes de Nils Strindberg sont retrouvés ensevelis sous des roches, au fond d’une crevasse, laissant supposer qu’il fut le premier à succomber et que ses compagnons prirent soin de l’enterrer avant de poursuivre leur lutte pour la survie. Le corps d’Andrée, lui, gît sur un rocher surplombant la tente, tandis que les restes de Frænkel ne seront exhumés qu’un mois plus tard, disséminés dans les débris du campement. Miracle logistique autant que scientifique, le froid extrême de l’Arctique a préservé pendant trente-trois ans les journaux de bord et les pellicules photographiques de l’expédition, offrant aux enquêteurs de l’époque une reconstitution quasiment minute par minute des derniers jours des trois hommes.

La véritable cause de la mort ne tient ni au gel ni à la privation de nourriture

C’est ici que l’histoire prend une tournure particulièrement fascinante. On pourrait légitimement penser que ces hommes, épuisés par des mois de marche sur la banquise et livrés aux températures glaciales de l’Arctique, sont morts d’hypothermie ou de faim. Pourtant, les indices rassemblés sur place et l’analyse minutieuse des journaux intimes racontent une tout autre histoire. Leur campement était équipé, leur chasse avait porté ses fruits, et rien n’indique une agonie liée au manque de ressources alimentaires au moment de leur décès.

Plusieurs hypothèses ont émergé au fil des décennies pour expliquer ce dénouement soudain, parmi lesquelles une intoxication liée à la consommation de viande d’ours polaire mal cuite, potentiellement porteuse de parasites ou de trichinose, ou encore un empoisonnement au monoxyde de carbone provoqué par un système de chauffage défectueux sous la tente. D’autres pistes évoquent une intoxication à la vitamine A, contenue en quantités toxiques dans le foie des ours polaires, un phénomène bien documenté chez les explorateurs polaires de cette époque. Dans tous les cas, le verdict est sans appel : ce n’est ni le froid glacial ni l’absence de nourriture qui a eu raison des trois Suédois, mais un mal plus insidieux, probablement lié à leur propre alimentation ou à leur environnement immédiat, qui les a emportés en l’espace de quelques jours seulement.

Cette tragédie, aussi poignante que méconnue du grand public, s’inscrit dans une période où la conquête du pôle Nord fut particulièrement meurtrière, coûtant la vie à environ 700 personnes avant que ce point mythique de la planète ne soit officiellement atteint. L’expédition Andrée illustre à elle seule combien l’exploration polaire fut, en son temps, un pari terriblement risqué, où l’audace technologique se heurtait souvent à des dangers imprévisibles. Aujourd’hui encore, les photographies retrouvées sur l’île Blanche continuent de fasciner, comme un témoignage glacé et silencieux d’une aventure humaine qui a mal tourné, mais dont le mystère aura fini par être percé, bien après que ses protagonistes eurent rendu leur dernier souffle.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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