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En fermant une maternité après l’autre depuis 1975, la France a littéralement fait naître des bébés sur le bas-côté des routes

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D’un côté, des couloirs d’hôpitaux flambant neufs, des blocs opératoires ultra-modernes et des indicateurs de sécurité sanitaire qui n’ont jamais été aussi stricts. De l’autre, des femmes qui accouchent sur le bas-côté d’une nationale, dans une voiture ou sous les néons d’un service d’urgence non préparé, faute d’avoir pu atteindre à temps la maternité la plus proche. Ce grand écart, aussi brutal que révélateur, résume à lui seul cinquante ans de politique hospitalière française. Depuis le milieu des années 1970, la carte des maternités s’est vidée à une vitesse stupéfiante, au nom d’une logique de rationalisation et de sécurité des soins. Sauf que ce mouvement de fond, presque invisible tant il s’est étalé dans le temps, a fini par produire l’exact inverse de l’effet recherché dans certains territoires : des naissances précipitées, hors les murs, sur une route de campagne ou dans un couloir d’ambulance. Comment en est-on arrivé là, et surtout, la France a-t-elle vraiment gagné en sécurité en fermant ses maternités les unes après les autres ?

De 1 400 à moins de 450 : l’hécatombe silencieuse des maternités françaises

Le chiffre a de quoi donner le vertige. En 1975, la France comptait 1 369 maternités réparties sur l’ensemble du territoire, des grandes métropoles aux bourgs ruraux les plus reculés. Cinquante ans plus tard, il n’en reste plus que 457, soit une chute de plus de 66 % du nombre d’établissements. Un établissement sur trois seulement a survécu à ce grand mouvement de restructuration, qui s’est fait par vagues successives, sans jamais vraiment s’arrêter. Le phénomène s’est même accéléré ces dernières années : douze nouvelles fermetures ont été enregistrées en 2023, entraînant la suppression de 351 lits d’obstétrique.

À retenir

  • En 1975, la France comptait 1 369 maternités ; en 2025, il n'en reste que 457, soit une baisse de plus de 66 %.
  • 716 000 femmes en âge de procréer vivent aujourd'hui à plus de 45 minutes d'une maternité, augmentant le risque d'accouchements inopinés hors établissement.
  • Depuis 2011, la mortalité infantile progresse en France (4,1 décès pour 1 000 naissances en 2024), poussant Sénat et Assemblée nationale à proposer un moratoire de trois ans sur les fermetures de maternités.

Ce basculement historique doit beaucoup aux décrets d’octobre 1998 sur la périnatalité, véritable tournant réglementaire. Ces textes ont imposé un seuil minimal de 300 accouchements par an pour qu’une maternité puisse rester ouverte, sous prétexte que les équipes médicales devaient maintenir un volume d’activité suffisant pour garantir leur expertise. Sur le papier, l’intention est louable. Dans les faits, elle a signé l’arrêt de mort de dizaines de petites structures de proximité, souvent situées dans des zones rurales où la démographie ne permettait tout simplement pas d’atteindre ce fameux seuil, sans que cela signifie pour autant que ces maternités étaient moins sûres.

Quarante-cinq minutes qui changent tout : quand la route devient salle d’accouchement

Derrière ces statistiques froides se cache une réalité beaucoup plus concrète, celle de femmes enceintes contraintes de parcourir des distances toujours plus longues pour rejoindre la maternité la plus proche. Aujourd’hui, on estime que 716 000 femmes en âge de procréer vivent à plus de 45 minutes d’un établissement où accoucher. Quarante-cinq minutes, cela peut sembler court sur le papier. Mais pour une femme en plein travail, dont les contractions s’intensifient et le col se dilate à vue d’œil, ce délai peut faire toute la différence entre un accouchement maîtrisé en salle de naissance et une délivrance improvisée sur le siège passager d’une voiture, voire, littéralement, sur le bas-côté d’une route départementale.

C’est précisément ce phénomène, longtemps resté marginal et anecdotique, qui s’est banalisé dans les zones les plus éloignées des grands centres hospitaliers. Les accouchements inopinés hors maternité, ces naissances qui surviennent avant même l’arrivée à l’hôpital, augmentent de manière particulièrement nette dans les territoires situés à plus de 45 minutes d’un service d’obstétrique. Un chiffre qui, mis bout à bout avec la fermeture méthodique de centaines d’établissements depuis 1975, dessine une équation implacable : moins de maternités, plus de kilomètres à parcourir, et donc plus de risques que la nature ne prenne le dessus sur le calendrier des trajets.

Déserts obstétricaux : ces territoires où naître est devenu un pari

On parle volontiers de déserts médicaux pour évoquer le manque de généralistes dans certaines campagnes françaises. Il faudrait aujourd’hui parler tout aussi sérieusement de déserts obstétricaux. Certains départements ruraux ou de montagne se retrouvent avec une seule maternité pour couvrir un territoire immense, obligeant les futures mères à anticiper leur trajet des semaines à l’avance, parfois même à envisager de loger temporairement à proximité de l’hôpital dans les derniers jours de grossesse, une pratique qui rappelle étrangement les récits d’un autre siècle.

La Cour des comptes elle-même a tiré la sonnette d’alarme en 2024, soulignant qu’une vingtaine d’établissements dérogeaient déjà au seuil minimal des 300 accouchements annuels, au nom d’exigences de qualité et de sécurité des soins. Autrement dit, l’administration reconnaît elle-même que la règle générale ne peut pas s’appliquer partout sans créer des zones blanches dangereuses. Ce grand paradoxe territorial illustre bien la difficulté de concilier une logique comptable nationale avec la réalité du terrain, où chaque kilomètre supplémentaire pèse lourd sur la sécurité des mères et des nouveau-nés.

Fermer pour « sécuriser » : le paradoxe qui met les mères en danger

L’argument invoqué depuis des décennies pour justifier ces fermetures en cascade repose sur un principe simple : concentrer les naissances dans des établissements plus gros permettrait de garantir des équipes plus expérimentées et donc des soins plus sûrs. Sauf que les chiffres racontent une tout autre histoire. L’INSEE documente un paradoxe troublant : depuis 2011, plus d’enfants meurent avant leur premier anniversaire qu’il y a quinze ans. En 2024, la France affiche un taux de 4,1 décès pour 1 000 naissances, ce qui représente environ un nourrisson sur 250 mort avant l’âge d’un an. Un indicateur qui place notre pays dans une position peu enviable parmi les nations européennes comparables, et qui interroge frontalement la stratégie de fermeture systématique des petites structures.

Face à ce constat, les responsables politiques semblent enfin prendre la mesure du problème. Une proposition de loi transpartisane a été déposée au Sénat au printemps 2025, pointant explicitement les fermetures de maternités comme un facteur aggravant, en particulier dans les territoires ruraux. Le texte prévoit de geler pendant trois ans la fermeture des petites maternités, le temps d’évaluer sérieusement leur impact réel sur la santé maternelle et infantile, même si cette proposition n’a pas encore été définitivement adoptée. De son côté, l’Assemblée nationale a également adopté en première lecture une proposition défendant un moratoire de trois ans sur ces fermetures. Un signal politique fort, qui montre que le débat n’est plus seulement médical ou budgétaire, mais devient une véritable question de société.

Cinquante ans après le début de cette vaste restructuration, la France se retrouve donc face à ses propres contradictions. En voulant sécuriser les naissances en les concentrant dans des établissements plus grands, elle a fini par éloigner des centaines de milliers de femmes de tout accès rapide à une maternité, avec des conséquences parfois dramatiques sur le bas-côté des routes. Alors que l’automne s’installe et que les débats parlementaires reprennent, la question mérite d’être posée sans détour : peut-on encore parler de progrès médical lorsque le simple fait de rejoindre une salle d’accouchement à temps devient, pour certaines familles, une véritable course contre la montre ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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