Une vue d’Agen où se détache la cathédrale Saint-Caprais, en couleurs, datée de 1877 : le XIXe siècle n’a pas toujours été gris. Louis Ducos du Hauron l’a obtenue avec 3 prises de vue, à travers 3 filtres de couleur différente, vert, orange et violet. Les 3 clichés, recombinés, ont restitué les teintes de la scène.
Aucune colorisation là-dedans, seulement de la chimie et de l’optique.
À retenir
- Louis Ducos du Hauron prend trois clichés de la cathédrale d’Agen à travers des filtres vert, orange et violet.
- Les trois positifs pigmentés, superposés, restituent les teintes de la scène en 1877.
- Le brevet de 1868 précède de plusieurs décennies les Autochromes des frères Lumière.
Sommaire
Trois filtres, trois images, une seule couleur
Le procédé se nommait héliochromie aux pigments carbonés. Le photographe photographiait la même scène à travers un filtre vert, un filtre orange puis un filtre violet, chaque négatif ne gardant que ce que son filtre laissait passer. Il en tirait ensuite 3 positifs sur gélatine bichromatée pigmentée, l’un rouge, l’un jaune, l’un bleu. Superposés, ils formaient une image en plusieurs couches.
La méthode est dite soustractive : chaque couche de pigment absorbe une partie de la lumière qui la traverse, et c’est le cumul des 3 couches qui reconstitue les teintes. Votre imprimante jet d’encre procède selon une logique voisine, en empilant des encres de couleur sur le papier. Une différence de taille subsiste, puisque Ducos du Hauron travaillait la gélatine à la main, pigment après pigment, et qu’il fallait faire coïncider 3 films au millimètre.
La découverte de la sensibilisation chromatique par Hermann Wilhelm Vogel, en 1873, a grandement facilité l’analyse en trois couleurs dont toutes ses méthodes dépendaient. Quatre ans plus tard, la vue d’Agen sortait de son atelier.
Un brevet de 1868, une séance partagée avec Charles Cros
Louis Arthur Ducos du Hauron naît à Langon, en Gironde, le 8 décembre 1837, et meurt à Agen le 31 août 1920. Agen n’est donc pas un décor de passage : c’est la ville où il s’éteint, 43 ans après la vue de la cathédrale. Il y a laissé l’essentiel de son travail de photographe, dont les 3 épreuves que le George Eastman Museum conserve aujourd’hui.
Le 28 novembre 1868, il dépose le brevet n° 83061. Il le publie en 1869 sous un titre sans fausse modestie, « Les couleurs en photographie, solution du problème ». Le 7 mai 1869, il présente son procédé à la Société française de photographie, le même jour que Charles Cros. Cros, poète de formation, est reconnu comme l’un des inventeurs de la photographie en couleurs par sélection trichrome.
Les Autochromes des frères Lumière reposaient sur l’une des méthodes que Ducos du Hauron avait brevetées en 1868. Les Lumière les ont présentées à l’Académie des sciences le 30 mai 1904.
Ce que l’on sait de l’image, et ce qu’on ignore
Le George Eastman Museum conserve plusieurs tirages liés à cette vue. Son catalogue référence une épreuve titrée « [Agen, France] », datée de 1877 (n° 1981.0285.0001), et deux tirages intitulés « Panoramic view of the town of Agen… St. Caprais », datés de ca. 1877 (n° 1980.0077.0001 et 0002). Le « ca. » signifie « vers » : les conservateurs ne s’engagent pas sur plus qu’une approximation pour ces deux-là.
Seule l’année, 1877, est solidement établie.
Reste la question du point de vue. Selon Wikipédia, la prise de vue aurait eu lieu depuis une fenêtre de grenier, alors que l’association Ducos du Hauron et l’office de tourisme de Lot-et-Garonne la situent sur le coteau de l’Ermitage. Les deux versions s’accordent sur une hauteur dominant la ville, et aucune ne permet de trancher. L’adresse précise de la maison de prise de vue n’est d’ailleurs pas établie.
Autre piège pour qui cherche l’image en ligne : toutes les versions ne datent pas de 1877. Il existe une version améliorée, tirée au XXe siècle à partir des négatifs d’origine. À côté, un tirage ancien très abîmé, probablement des années 1870, circule aussi.
Faut-il parler de « première photo couleur de paysage au monde » ? Le raccourci circule beaucoup, mais il dépasse ce que les sources établissent. La vue d’Agen est la plus largement reproduite de ses photographies en couleurs conservées, ce qui en fait l’une des plus anciennes photographies en couleurs de paysage parvenues jusqu’à nous, formulation moins spectaculaire mais défendable.
Ce qui reste à voir à Agen
La cathédrale Saint-Caprais n’a pas bougé : bâtie au XIIe siècle, elle est classée monument historique depuis 1863. Elle était donc déjà protégée 14 ans avant la prise de vue. Elle relève aujourd’hui du bien UNESCO des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France.
Le coteau de l’Ermitage existe lui aussi, et c’est l’un des deux candidats au rang de point de vue. On peut s’y rendre, regarder la ville et comparer avec la vue de 1877, en gardant en tête que l’emplacement exact reste discuté. La confrontation vaut le déplacement, ne serait-ce que pour mesurer la distance entre une plaque de 1877 et un smartphone.
Dernier fait, et il intéressera les curieux de l’archive : en 2018, CNRS Le Journal indiquait que le musée d’Agen conserve environ 20 photographies de l’inventeur, en réserve.
Sources : fr.wikibooks.org | picryl.com


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