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Sous une ville arctique bâtie sur pilotis dort un sol gelé qui lâche quelques centimètres de sa prise chaque année sans que personne le voie

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À Iakoutsk, capitale de la Sibérie orientale, la quasi-totalité des immeubles reposent sur des pieux enfoncés à plusieurs mètres dans un sol gelé en permanence. Ce sol, le pergélisol, perd chaque année un peu de sa fermeté sous l’effet du réchauffement. Le résultat se lit sur les façades : murs fissurés, planchers qui s’inclinent, portes qui ne ferment plus.

À retenir

  • Le pergélisol perd 5 à 20 % de sa capacité portante sous l’effet du réchauffement climatique
  • Quatre bâtiments sur dix en zone de pergélisol présentent des déformations dues au dégel en Russie
  • Certaines zones s’affaissent à un rythme de 2 à 12 centimètres par an, fragilisant routes et aéroports
  • Un réservoir de carburant s’est effondré à Norilsk en 2020, causant une grave pollution arctique

Sommaire

  1. Un sol conçu pour ne jamais bouger
  2. Iakoutsk, les fissures qu’on ne voit pas venir
  3. Quand la fonte fait céder un réservoir
  4. Ce que disent les études sur la stabilité des sols arctiques

Un sol conçu pour ne jamais bouger

De nombreux bâtiments dans l’extrême nord et l’extrême est de la Russie ont été construits en partant du principe que le pergélisol, gelé pendant des millénaires, était solide et ne dégèlerait jamais. Les immeubles d’habitation reposent sur des échasses enfoncées à des mètres dans le sol. Le principe technique est simple : tant que le sol reste gelé, les pieux tiennent. Dès qu’il dégèle, la portance disparaît.

Le dégel du pergélisol sous l’effet du réchauffement réduit la capacité du sol gelé à porter les charges des structures, et la fonte de sédiments riches en glace peut provoquer un affaissement du sol et des déformations irrégulières de la surface. Des études récentes évoquent une diminution de 5 à 20 % de la capacité portante des fondations sur pergélisol dans plusieurs villes russes, attribuée aux changements climatiques observés. Un chiffre qui paraît modeste. Il suffit pourtant à faire basculer un immeuble entier.

Iakoutsk, les fissures qu’on ne voit pas venir

Le dégel durable a déjà des conséquences bien visibles à Iakoutsk : les murs de certains immeubles s’affaissent et se lézardent. La ville, construite presque entièrement sur pieux, n’est pas un cas isolé dans la région. Mikhaïl Kouznetsov, patron de l’Agence fédérale pour le développement de l’Orient russe, indiquait en 2024 que plus de 40 % des bâtiments situés en zone de pergélisol, qui couvre 65 % de la Russie, étaient déformés en raison du dégel.

Quatre bâtiments sur dix. C’est le chiffre qui donne le vertige.

Dans le village de Tchouraptcha, à une centaine de kilomètres de Iakoutsk, le phénomène a une autre signature : celle du sol qui s’enfonce en silence. Alexander Fyodorov, du Permafrost Institute, étudie le site depuis des années et a découvert que certaines zones s’affaissaient à un rythme moyen de 2 à 4 centimètres par an, tandis que d’autres s’affaissaient jusqu’à 12 cm par an. Un aéroport local a fermé dans les années 1990 pour cette raison, sa piste transformée en relief bosselé.

Quand la fonte fait céder un réservoir

Le sol gelé ne se contente pas de fissurer des murs. En 2020, à Norilsk, ville industrielle de l’Arctique russe, la Russie a ordonné une vérification complète de ses infrastructures à risque bâties sur le pergélisol après l’effondrement d’un réservoir de carburant ayant entraîné une grave pollution en Arctique. Les piliers soutenant l’édifice ont cédé et le dégel du sous-sol apparaît comme une cause possible de la catastrophe.

L’incident a été qualifié de catastrophe sans précédent dans la région. Il a aussi servi de signal d’alarme pour tout un pan de l’économie russe. La fonte du pergélisol sous les effets du changement climatique est considérée en Russie comme un défi majeur, car elle fragilise les villes et les infrastructures, notamment minières, gazières et pétrolières, bâties dessus depuis des décennies.

Ce que disent les études sur la stabilité des sols arctiques

Les travaux scientifiques consacrés à la stabilité des sols arctiques convergent vers un constat commun : le phénomène n’est plus marginal. Une étude de 2018 de la revue Nature Communications situe des villes comme Vorkouta dans une zone à haut risque, avec un fort potentiel de dommages aux infrastructures en raison de la dégradation du pergélisol. À l’échelle nationale, cette même étude estime que quatre millions de personnes seraient concernées et que 70 % des infrastructures actuelles de la zone présentent un risque face au dégel.

Une revue publiée dans Nature Reviews Earth & Environment confirme l’ampleur des dégâts déjà constatés. Les dommages observés sont substantiels, avec jusqu’à 80 % des bâtiments touchés dans certaines villes russes. Les mêmes chercheurs avancent que 30 à 50 % des infrastructures critiques circumpolaires seraient considérées comme à haut risque d’ici 2050. Une autre estimation évoque un chiffre encore plus large de personnes concernées : plus de 15 millions de personnes vivraient en Russie sur des fondations de pergélisol.

Face à ce constat, les autorités russes ont choisi la surveillance plutôt que l’évacuation. Le ministère de l’Écologie prévoit de déployer 140 stations de surveillance, chacune équipée de puits allant jusqu’à 30 mètres de profondeur pour mesurer la situation sous terre. Un institut de recherche polaire de Saint-Pétersbourg a de son côté déployé 78 puits d’observation du dégel du permafrost dans douze régions de Russie ces deux dernières années. Ces capteurs ne referont pas les fondations, mais ils permettent au moins de savoir où et quand le sol lâche.

Reste une question que ces relevés ne résolvent pas : que fait-on d’une ville entière quand son sous-sol change de nature ? Pour l’instant, à Iakoutsk comme à Tchouraptcha, on nivelle, on colmate, on surveille les fissures qui s’élargissent d’un été à l’autre, sans qu’aucune solution durable n’ait encore été mise en œuvre à grande échelle.

Sources : nature.com | par.nsf.gov | reporterre.net

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