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On pensait les peintres de Chauvet occupés à dessiner leurs proies : 65 % des bêtes peintes n’ont jamais fini dans leurs assiettes

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On imagine souvent les artistes de la préhistoire penchés sur leurs parois rocheuses en train de représenter fidèlement le menu du jour : un mammouth par-ci, un cheval par-là, le tout dans une logique de garde-manger illustré. C’est d’ailleurs l’image qui circule encore dans bien des manuels scolaires. Pourtant, dans la grotte Chauvet, en Ardèche, cette théorie s’effondre littéralement sous le poids des chiffres. Découverte par hasard en 1994 par une équipe de spéléologues, cette cavité est aujourd’hui considérée comme la plus ancienne grotte ornée connue en Europe, avec des peintures vieilles d’environ 37 000 ans, soit deux fois l’âge de celles de Lascaux. Et la surprise est de taille : plus de 65 % des animaux représentés sur ses parois n’ont jamais été chassés par les hommes aurignaciens qui ont peint ces fresques. De quoi bousculer nos certitudes sur les motivations réelles de ces artistes des cavernes.

À retenir

  • Plus de 65 % des animaux peints à Chauvet, comme le lion des cavernes (75 dessins) ou le rhinocéros laineux (65 dessins), n’étaient pas chassés par les hommes aurignaciens.
  • L’hypothèse du totémisme a été écartée car des animaux chassés et non chassés coexistent sur les mêmes parois.
  • La grotte, vieille d’environ 37 000 ans, a conservé intact 80 % de son sol, où subsistent des empreintes de pas d’un enfant d’environ 12 ans.

Le grand malentendu sur les artistes de Chauvet

Pendant longtemps, l’art pariétal a été interprété comme une sorte de journal de chasse illustré, une manière pour nos ancêtres de célébrer leurs prises ou de préparer symboliquement leurs prochaines expéditions. Cette lecture, séduisante par sa simplicité, colle parfaitement à l’image que l’on se fait de l’homme préhistorique : un chasseur-cueilleur obsédé par sa survie et sa prochaine ration de viande. Sauf qu’à Chauvet, cette théorie ne tient pas la route face aux données archéologiques accumulées depuis la découverte de la grotte.

Sur les 447 représentations animales recensées dans la cavité, dont 355 ont pu être identifiées avec certitude, les félins, les mammouths et surtout les rhinocéros laineux dominent largement le répertoire. Or, ces espèces figuraient rarement, voire jamais, dans l’assiette des populations aurignaciennes de l’époque. Le préhistorien Jean Clottes, référence incontournable sur ce site, a d’ailleurs souligné que la grande majorité des animaux peints à Chauvet n’étaient pas ou très peu chassés à l’époque. Un constat qui invite à repenser entièrement la fonction de ces œuvres millénaires.

Arnaud Frich. Centre National de Préhistoire. Ministère de la Culture et de la CommunicationSource: DR
Arnaud Frich. Centre National de Préhistoire. Ministère de la Culture et de la Communication

Rhinocéros, lions et mammouths : les stars méconnues des parois

Si l’on devait établir un palmarès des vedettes de Chauvet, le lion des cavernes trônerait sans conteste en tête d’affiche. La grotte abrite pas moins de 75 dessins de ce prédateur redoutable, ce qui en fait le site européen où cette espèce est la plus représentée. Un chiffre impressionnant lorsqu’on sait que ces fauves, loin d’être des proies faciles, représentaient plutôt une menace directe pour les groupes humains de l’époque.

Le rhinocéros laineux n’est pas en reste, avec 65 exemplaires recensés sur les parois, une proportion totalement inhabituelle comparée au reste de l’art pariétal européen étudié sur près de 25 000 ans. Ce déséquilibre saute aux yeux : ces artistes préhistoriques ne cherchaient visiblement pas à illustrer leur quotidien alimentaire, mais quelque chose de bien différent. Au total, la grotte a livré environ 430 figures animales appartenant à 14 espèces différentes, un ensemble jugé unique tant par son ancienneté que par sa richesse thématique.

Pourquoi peindre ce qu’on ne mange jamais

La question mérite d’être posée frontalement : pourquoi consacrer autant de temps et d’énergie à représenter des animaux dangereux, non consommés, plutôt que les cerfs, les bisons ou les rennes qui constituaient l’essentiel du régime alimentaire de ces populations ? Les chercheurs ont d’abord envisagé l’hypothèse du totémisme, l’idée que certains groupes humains se seraient identifiés symboliquement à ces bêtes puissantes. Mais cette piste a rapidement été écartée.

En effet, les archéologues ont observé sur les parois la coexistence d’animaux clairement chassés, identifiables grâce à des marques évoquant des flèches peintes, et d’animaux jamais consommés. Cette juxtaposition exclut également l’hypothèse d’un simple récit de chasse glorifiant les prouesses des groupes humains. L’explication la plus solide qui se dégage aujourd’hui repose plutôt sur une valeur mythologique attribuée à ces créatures, en lien avec des pratiques animistes ou chamaniques, des traditions que l’on retrouve encore, sous des formes variées, dans certaines cultures traditionnelles contemporaines.

Ce que ces fresques révèlent vraiment de la pensée préhistorique

Ce que Chauvet nous enseigne, c’est que l’homme aurignacien ne cherchait pas simplement à documenter son environnement immédiat, mais à donner corps à une véritable cosmologie où les animaux les plus redoutables occupaient une place symbolique centrale. Peindre un lion des cavernes ou un rhinocéros laineux relevait peut-être moins de l’anecdote quotidienne que d’un besoin plus profond de représenter la force, le danger, voire le sacré.

Un autre détail vient renforcer cette dimension presque intime de la grotte : son sol est resté intact à 80 %, préservant notamment des empreintes de pas appartenant à un enfant d’environ 12 ans, figées depuis 37 000 ans. Ce vestige, aussi émouvant que rare, rappelle que ces cavités n’étaient pas de simples ateliers artistiques, mais des lieux fréquentés, traversés, habités par une pensée symbolique complexe que l’on commence seulement à effleurer.

Loin de l’image simpliste du chasseur illustrant ses prises, les artistes de Chauvet semblent avoir bâti, sur ces parois calcaires, une véritable mythologie visuelle centrée sur la puissance et le danger plutôt que sur la subsistance. Cette découverte invite à reconsidérer l’ensemble de l’art pariétal européen sous un angle nouveau, où la spiritualité et l’imaginaire collectif auraient précédé, voire supplanté, la simple nécessité alimentaire. Et si nos lointains ancêtres avaient eu, bien avant nous, besoin de mythes pour donner du sens à leur monde ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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