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Sous la basilique de Saint-Denis reposent 43 rois et 32 reines : ce que la Révolution en a laissé n’est ni un cercueil ni une relique

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Quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes et princesses : voilà ce que la basilique de Saint-Denis est censée abriter dans ses entrailles. Mais derrière cette liste impressionnante se cache une vérité beaucoup plus trouble. Car sous les dalles de pierre et les gisants sculptés avec un soin d’orfèvre ne reposent, pour l’essentiel, ni corps ni ossements identifiables. Ce que la Révolution française a laissé dans ce sanctuaire funéraire, c’est un vide savamment maquillé en mémoire. L’histoire de cette nécropole, la plus prestigieuse de France, mérite qu’on s’y attarde tant elle mêle ferveur monarchique, fureur révolutionnaire et restauration en trompe-l’œil.

À retenir

  • En 1793, les tombes royales de Saint-Denis sont profanées et les corps jetés dans deux fosses communes, mélangeant sans distinction treize siècles de dépouilles royales.
  • En 1817, Louis XVIII fait replacer les ossements exhumés dans la crypte, mais leur identification étant impossible, ils sont redéposés en vrac dans un ossuaire commun.
  • Les gisants et tombeaux visibles aujourd’hui dans la basilique ne correspondent donc plus, pour la plupart, à un corps précis identifié.

Depuis Dagobert Ier, treize siècles de rois enterrés à Saint-Denis

Tout commence au septième siècle, lorsque le roi Dagobert Ier choisit de se faire inhumer dans cette abbaye située au nord de Paris. Son geste n’a rien d’anodin : en optant pour ce lieu, il inaugure une tradition qui va traverser les siècles et transformer la basilique en véritable panthéon dynastique. Son gisant, placé dans le chœur central, marque le point de départ d’une lignée ininterrompue de souverains qui viendront y reposer, des Mérovingiens aux Bourbons.

Pendant plus de mille ans, Saint-Denis devient ainsi le rendez-vous funéraire obligé de la royauté française. On y retrouve des figures aussi marquantes que Louis IX, François Ier ou encore Henri IV, chacun accompagné de gisants et de tombeaux sculptés dans un marbre où l’art et le pouvoir se répondent. La dernière inhumation officielle a lieu avec Louis XVIII, en 1824, clôturant ainsi une chaîne mémorielle unique en Europe. Dix grands serviteurs du royaume viennent également compléter cette impressionnante galerie de pierre, preuve que la nécropole n’était pas réservée aux seuls monarques.

La profanation de 1793 : quand les fosses communes ont englouti l’histoire de France

La Révolution française ne se contente pas d’abolir la monarchie, elle s’attaque aussi à ses symboles les plus enracinés dans la pierre. En 1793, dans un climat de rejet radical de l’Ancien Régime, les tombes royales de Saint-Denis sont profanées les unes après les autres. Les dépouilles, parfois momifiées depuis des siècles, sont extraites de leurs cercueils avec une brutalité qui tranche avec le faste des cérémonies funéraires d’antan.

Les corps sont ensuite jetés dans deux fosses communes creusées dans le cimetière attenant à la basilique, mélangés sans distinction de rang ni d’époque. Un roi mérovingien côtoie ainsi un souverain du dix-huitième siècle, dans un anonymat total qui efface d’un coup treize siècles de généalogie royale. Cet épisode marque une rupture radicale : ce n’est plus seulement le pouvoir monarchique qu’on abat, c’est jusqu’à la mémoire physique des rois qu’on cherche à dissoudre.

Il faut rappeler qu’à la même période, Louis XVI, exécuté place de la Révolution, est inhumé dans le cimetière voisin de la Madeleine, avant que Marie-Antoinette, décapitée quelques mois plus tard sur cette même place, ne le rejoigne à quelques mètres de distance. Leurs sépultures suivront un parcours différent de celui des rois de Saint-Denis, mais tout aussi marqué par le chaos de cette période.

Napoléon reconstitue les tombeaux, mais laisse les corps aux oubliettes

Face à cette destruction, un homme va pourtant sauver une partie du patrimoine funéraire royal. L’archéologue Alexandre Lenoir parvient à récupérer de nombreux gisants, tombeaux et sculptures avant qu’ils ne soient détruits. Il les transfère au musée des Monuments français, installé dans l’ancien couvent des Petits-Augustins à Paris, où ils sont préservés pendant toute la période révolutionnaire. Quelques années plus tard, Napoléon Ier autorise leur retour à la basilique, mais c’est surtout Louis XVIII, après la Restauration, qui entreprend de redonner à Saint-Denis son rôle de nécropole royale.

En 1817, le souverain fait rouvrir les fosses communes afin de récupérer les restes des rois et des reines. Mais après plus de vingt ans passés dans la chaux, les ossements sont devenus impossibles à identifier individuellement. Ils sont donc réunis dans un ossuaire aménagé dans la crypte de la basilique, où ils reposent encore aujourd’hui. Les tombeaux retrouvent leur place, mais le lien entre les monuments funéraires et les dépouilles qu’ils étaient censés honorer est, dans la plupart des cas, définitivement perdu.

Autrement dit, les gisants magnifiquement restaurés qui ornent aujourd’hui la basilique ne correspondent plus, dans leur immense majorité, à un corps précis. C’est là toute l’ironie de cette reconstitution : on a redonné à Saint-Denis son apparat royal, sans pouvoir lui rendre son contenu.

Des gisants sans dépouilles : ce que Saint-Denis raconte encore aujourd’hui

Visiter la basilique de Saint-Denis aujourd’hui, c’est parcourir un lieu où la mémoire a largement survécu à la matière. Les tombeaux et les gisants, chefs-d’œuvre de la sculpture funéraire médiévale et Renaissance, témoignent toujours de plus de mille ans d’histoire monarchique. En revanche, ils ne peuvent plus, pour la plupart, être associés avec certitude aux dépouilles qu’ils étaient destinés à honorer. Les profanations de 1793, puis le regroupement des ossements dans un ossuaire commun en 1817, ont définitivement rompu ce lien.

La basilique n’en demeure pas moins la nécropole royale de France. En 1970, une nouvelle crypte est aménagée sous l’ancien caveau royal afin d’accueillir les cercueils des princes et princesses de la maison de France, preuve que le lieu continue d’assumer sa vocation mémorielle. Ce paradoxe fait toute sa singularité : derrière les gisants que contemplent chaque année des centaines de milliers de visiteurs se cache une histoire où l’art, la politique et la Révolution ont profondément bouleversé le destin des souverains jusque dans leur dernière demeure.

Source : Centre des monuments nationaux

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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