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On a dépensé des millions pour doubler les 9 écluses du canal du Midi : la machine géante de Fonseranes n’a presque jamais servi et rouille sur place

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Six minutes. C’est le temps qu’il fallait à la pente d’eau de Fonseranes pour faire monter ou descendre une péniche, contre 45 minutes par l’escalier d’écluses historique construit par Pierre-Paul Riquet. Une prouesse technique censée révolutionner le trafic fluvial sur le canal du Midi. Aujourd’hui, cette carcasse métallique bleue trône, immobile et rouillée, juste à côté des célèbres neuf écluses de Béziers, monument le plus photographié du canal après Carcassonne et le Pont du Gard.

À retenir

  • Une innovation technologique promise pour résoudre un problème vieux de trois siècles
  • Des pannes répétées et une maintenance chroniquement insuffisante qui transforment la machine en usine à gaz
  • Comment un calcul budgétaire mal évalué et des choix d’ingénierie ont condamné le projet avant même son inauguration

Sommaire

  1. Une solution d’ingénieur pour un problème vieux de trois siècles
  2. Un chantier qui s’enlise avant même d’ouvrir
  3. Le déclin du fret fluvial, coupable tout trouvé mais pas seul responsable
  4. Une ruine qui fait désormais partie du décor

Une solution d’ingénieur pour un problème vieux de trois siècles

Le problème, lui, date du XVIIe siècle. À Fonseranes, le canal doit perdre soudainement 25 mètres d’altitude pour rejoindre l’Orb, un passage obligé pour les bateaux naviguant vers Agde. Riquet avait résolu cette contrainte topographique en imaginant un escalier de bassins successifs, un exploit d’ingénierie pour l’époque. Mais trois siècles plus tard, ce chef-d’œuvre patrimonial était devenu un goulot d’étranglement pour le transport de marchandises.

Dans les années 1970, l’État lance un vaste programme de modernisation du réseau des canaux du sud. Ces travaux commencent sur le canal de Garonne entre 1970 et 1974, puis se poursuivent aux deux extrémités du canal du Midi. À Béziers, impossible de moderniser l’escalier historique sans dénaturer complètement le site classé. La solution retenue s’inspire d’une innovation déjà testée ailleurs : construire une pente d’eau, comme celle qui existait déjà à Montech, dans le Tarn-et-Garonne.

Le principe, ingénieux sur le papier, tient de la mécanique de précision. Le bateau entrait dans une rigole remplie d’eau et légèrement inclinée, une machine surélevée prenait position au-dessus de lui et fermait ce couloir par un bouclier étanche, puis cet ascenseur déplaçait le coin d’eau et poussait le bateau jusqu’au niveau amont. Un coin d’eau littéral, poussé comme un bouchon dans un tube incliné, transportant la péniche sans qu’elle ait à subir les remplissages et vidanges successifs des bassins.

Un chantier qui s’enlise avant même d’ouvrir

Les travaux démarrent en 1979. Rien ne se passe comme prévu : la construction est suspendue en 1984, en pleine réalisation. L’ingénieur parisien Jean Aubert, déjà auteur de la pente d’eau de Montech, signe cette seconde version, présentée comme technologiquement supérieure. Mais dès sa mise en service, les ennuis s’accumulent. Quelques mois après son inauguration, en 1984, un accident survient, causé par une perte d’adhérence, la machine se déplaçant de manière incontrôlée et à une vitesse trop élevée sur la pente.

Il faudra trois ans de réparations pour que l’engin refonctionne. En 1987, après des travaux d’amélioration, la machine est mise en service pour la deuxième fois, cinq jours sur sept. Un fonctionnement chaotique, loin de la fluidité promise. La maintenance indispensable a nécessité de nombreuses périodes d’interruption et ces périodes hors service se sont accrues avec le temps, au point que les Biterrois se souviennent surtout d’une machine à l’arrêt plus souvent qu’en marche.

L’ambition initiale allait pourtant plus loin qu’un simple transbordement de bateaux. La fonction initialement prévue de fabriquer de l’énergie à la descente des bateaux pour vendre de l’électricité à EDF n’a jamais vu le jour. Un projet dans le projet, lui aussi resté lettre morte.

Le déclin du fret fluvial, coupable tout trouvé mais pas seul responsable

L’explication la plus répandue pointe l’effondrement du transport de marchandises par voie fluviale, remplacé par la route et le rail. Un argument séduisant, mais qui ne tient pas complètement la route selon les historiens du canal. Le fréquent argument de l’effondrement du trafic marchand est fort improbable puisqu’il était déjà extrêmement réduit lors de la mise en service de la pente d’eau de Montech, quatorze ans plus tôt. le déclin du fret n’a rien d’une surprise de dernière minute. Les ingénieurs le savaient déjà en lançant le projet biterrois.

La vraie raison tient plutôt à un calcul budgétaire raté. La pente d’eau, mise en service en 1988, avait été construite afin de doubler l’échelle d’écluses et de réduire le temps de passage, mais cet aménagement n’ayant pas été doté d’un budget suffisant pour assurer une exploitation et un entretien plus coûteux que prévu n’a pratiquement pas été utilisé. Une infrastructure sous-financée dès le départ, condamnée à la panne chronique faute de moyens d’entretien à la hauteur de sa complexité technique.

Le service évolue tant bien que mal pour tenter de sauver l’outil. En 1990, le fonctionnement de la pente d’eau passe en service à la demande pour les plaisanciers, avant une dernière utilisation en 1999 et une fermeture définitive deux ans plus tard. Vingt et un ans après son inauguration, la machine géante rend son dernier souffle, sans avoir jamais rempli sa mission d’origine : soulager le trafic commercial d’un canal où, de toute façon, il n’y avait quasiment plus de commerce à soulager.

Une ruine qui fait désormais partie du décor

Depuis, l’engin rouille sur place, silencieux, à quelques mètres de l’escalier de Riquet qui, lui, continue d’accueillir chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Un contraste presque ironique : d’un côté, un ouvrage du XVIIe siècle toujours fonctionnel et classé monument historique depuis 1996 ; de l’autre, une machine des années 1980 hors d’usage après moins de deux décennies d’exploitation erratique.

Le site a connu un lifting complet entre 2016 et 2017, avec la construction d’un office de tourisme, d’un restaurant panoramique et de jardins aménagés, pour un budget de 13,2 millions d’euros financé notamment par la région Occitanie et le département de l’Hérault. Mais la pente d’eau elle-même n’a pas été rénovée : elle reste là, exposée aux regards, presque comme une pièce de musée industriel à ciel ouvert. Certains habitants de Béziers proposent aujourd’hui de la valoriser comme témoignage patrimonial d’une époque où l’on croyait encore pouvoir moderniser à coups de technologie un canal vieux de trois cent cinquante ans. D’autres attendent simplement qu’elle finisse par disparaître, rongée par la rouille et les années.

Sources : bab.viabloga.com | canal-du-midi.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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