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Par Marguerite Frison-Roche
Le 26 mars 2026 à 17h01

FIGAROVOX/TRIBUNE - L’écrivaine et philosophe, fille de François Mitterrand, a décidé de refuser de participer à une conférence dans un théâtre de La Flèche (Sarthe), une ville qui a élu un maire RN ce dimanche. Marguerite Frison-Roche, fondatrice du think-tank «Disruptif», critique ce choix.
Passer la publicité Passer la publicitéMarguerite Frison-Roche est la fondatrice du think-tank «Disruptif».
En annulant sa venue à La Flèche au lendemain de la victoire du RN aux municipales, Mazarine Pingeot a choisi l’entre-soi militant contre le débat intellectuel. Un geste qui trahit précisément l’idéal qu’elle prétend défendre, et que son propre héritage familial devrait lui enseigner à manier avec plus de prudence.
Mazarine Pingeot avait rendez-vous avec les habitants de La Flèche. Elle était attendue dimanche 29 mars à la bibliothèque intercommunale Jacques Termeau pour parler de son livre, Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain. Un livre qui porte, dit-elle, sur les dangers que fait peser la technologie sur notre humanité. Elle n’est pas venue. La raison ? La ville venait d’élire un maire du Rassemblement national, Romain Lemoigne. Ce refus mérite qu’on s’y arrête. Sous couvert de Résistance, c’est une certaine conception du débat public qui se révèle, et elle est préoccupante.
La philosophe a confié ses «hésitations» à la presse locale. Elle a reconnu que «tous les habitants n’ont pas voté pour le Rassemblement national». Elle sait donc que sa décision punit une communauté dans sa diversité — lecteurs, bibliothécaires, curieux de tous horizons — pour le vote d’une fraction d’entre eux. Et pourtant, elle annule. «Je ne voulais pas venir pour parler d’IA, alors qu’il y a des sujets bien plus graves», explique Mazarine Pingeot. Mais quels sujets ? Et graves pour qui ? L’argument des «sujets plus graves» est révélateur. Il suppose que le débat intellectuel, sur l’intelligence artificielle, sur l’humain, sur ce que nous sommes en train de devenir, serait un luxe en période de turbulence politique. C’est l’inverse qui est vrai. C’est précisément lorsque les sociétés traversent des crises que les bibliothèques, les livres et les écrivains ont le plus à offrir. Fuir ce moment, c’est abandonner le terrain au moment où il en a le plus besoin.
On attendait simplement qu’elle vienne parler de son livre à des gens qui avaient choisi de la lire. Et elle ne l’a pas fait.
La Flèche est, rappelons-le, un ancien bastion socialiste. La victoire du RN y est serrée : 46,75 % contre 44,97 % pour la maire sortante. La ville est divisée mais les élections ont tranché. N’est-ce pas précisément là où la pensée doit s’aventurer ? N’est-ce pas là que le dialogue a le plus de valeur ? M. Pingeot écrit sur ce que l’IA «fait à l’humain». Peut-être aurait-elle pu aussi réfléchir à ce que le mépris fait aux citoyens. Il existe une forme d’entre-soi progressiste qui se croit vertueux parce qu’il se proclame antifasciste, et qui, sous couvert de résistance, pratique la sécession. On ne parle qu’à ceux qui pensent déjà comme nous. On n’écrit que pour ceux qui nous applaudiront. On refuse de porter ses idées là où elles pourraient déranger, bousculer, et pourquoi pas convaincre. C’est exactement le contraire de ce que la philosophie a toujours promis.
Par ailleurs, lorsqu’on brandit aussi commodément l’étendard antifasciste pour justifier un repli aussi peu courageux, on s’expose à ce que l’histoire familiale vienne compliquer le tableau. François Mitterrand — père de Mazarine Pingeot, président de la République pendant quatorze ans et figure tutélaire de la gauche française — fut décoré de la francisque par le régime de Vichy. Ce fait, longtemps tu, est aujourd’hui établi et documenté. Il ne s’agit pas ici de faire peser sur une fille les choix de son père, ce serait injuste et absurde. Mais il s’agit de pointer une certaine désinvolture : les leçons d’antifascisme sonnent toujours faux lorsqu’elles servent à construire une posture flatteuse plutôt qu’à affronter les vraies complexités de l’histoire, y compris celle de sa propre famille. La démocratie ne se protège pas en désertant les villes qui votent «mal». Elle se défend en leur parlant, en y allant, en y débattant.
On n’attendait pas de Mazarine Pingeot qu’elle approuve quoi que ce soit. On attendait simplement qu’elle vienne parler de son livre à des gens qui avaient choisi de la lire. Et elle ne l’a pas fait. Les bibliothécaires de La Flèche, eux, seront à leur poste dimanche. Ils ouvriront les portes à ceux qui voudront entrer, quelles que soient leurs convictions.


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