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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le Japon a instauré le 17 juillet une loi criminalisant la dégradation de son drapeau national. La chef du gouvernement nippon Sanae Takaichi défend cette mesure en rappelant qu’elle existe déjà au Japon pour les drapeaux étrangers, indique l’historien Christian Kessler.
Passer la publicité Passer la publicitéHistorien, Christian Kessler enseigne à L’Athénée Français et à l’université Musashi de Tokyo. Dernier ouvrage paru : J’étais un kamikaze, Ryuji Nagatsuka, Présentation et notes de Christian Kessler, Perrin (Tempus), août 2021.
Le 17 juillet 2026, l’adoption par le Japon d’une loi criminalisant la dégradation du drapeau national pose question. La première ministre Sanae Takaichi déroule ainsi son programme très conservateur dans la droite ligne de celui de son mentor Abe qui prônait le Torimodosu (le retour en arrière), c’est-à-dire en substance la révision de la Constitution pacifique imposée par les Américains en 1946 et considérée par la droite et l’extrême droite comme non compatible avec une supposée tradition du pays qui remonterait à la nuit des temps.
La loi prévoit désormais que toute personne qui endommage ou retire le drapeau national encourt jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 200 000 yens (environ 1 100 euros) d’amende. Devant l’inquiétude de certains parlementaires – une minorité il faut le souligner – le gouvernement justifie cette loi en indiquant que le Japon criminalisait déjà la dégradation des drapeaux étrangers et qu’il était temps de faire de même pour le drapeau national. Pour les drapeaux étrangers il s’agissait en fait selon le gouvernement d’éviter que la profanation ne provoque des incidents diplomatiques, une préoccupation qui pourtant n’existe pas pour le drapeau national de l’archipel !
Ce retour en force du drapeau commence dès 1958 lorsque le ministère de l’éducation japonais revint sur l’interdiction du cercle rouge sur fond blanc imposée par les forces d’occupation américaine au lendemain de la défaite de 1945. Une opposition active du puissant syndicat Nikkyôso des enseignants dura jusqu’en 1989, ce qui permit en fait aux établissements scolaires d’être libres d’intégrer ou non la levée du drapeau dans leurs cérémonies. En 1989 cependant, cette levée du drapeau devint obligatoire notamment lors du début et de la fin de l’année scolaire. Dès lors la bataille est engagée entre ceux qui veulent absolument rendre obligatoire la révérence au drapeau et ceux qui s’y opposent encore un certain temps. Les brimades contre les enseignants récalcitrants s’intensifient au point que des sanctions lourdes sont prononcées contre eux. Des fonctionnaires, délateurs, avaient d’ailleurs pour but de relever les noms de ceux qui ne s’étaient pas levés devant le drapeau et n’avaient pas chanté l’hymne national, le Kimigayo.
L’abaissement de l’âge de la majorité électorale à 18 ans qui fait maintenant des étudiants de première et de deuxième années des électeurs en puissance a sans doute aussi participé à l’élargissement de cette politique nationaliste.
Christian KesslerPour les enseignants réfractaires, deux problèmes se posaient clairement. D’abord le fait que ce drapeau – à ne pas confondre avec celui de la marine à savoir un rond rouge sur fond blanc mais avec des rayons, symbole de l’expansion du Japon – est le même que celui au nom duquel, de nombreux crimes de guerre ont été commis qui ont conduit le Japon au désastre des bombardements atomiques, à la différence de l’Allemagne qui en a changé. De surcroît, certains enseignants considéraient que chanter l’hymne et s’incliner devant le drapeau constituait en fait un acte d’allégeance à l’empereur qui n’est plus de mise. La suspension de ces enseignants récalcitrants, leur mise à la retraite anticipée, ont érodé leur résistance et empêché toute coalition de leur part dans un quelconque syndicat. C’est donc souvent à titre personnel que certains ont pris les risques de ne pas obéir et de ne pas obtenir une prolongation de leur contrat d’enseignants, alors qu’en même temps, des enseignants sanctionnés pour actes de violences à l’encontre d’élèves ou de harcèlement sexuel, ont été réembauchés. Certes, dans les années 2 000, les tribunaux ont souvent donné raison à ces enseignants, mais ont au final toujours fini par leur être défavorables. Shinzô Abe - ancien premier ministre assassiné et mentor de Sanaé Takaïchi - avait accéléré ce processus en incluant le drapeau et l’hymne national dans les cérémonies des universités nationales et publiques. L’abaissement de l’âge de la majorité électorale à 18 ans qui fait maintenant des étudiants de première et de deuxième années des électeurs en puissance a sans doute aussi participé à l’élargissement de cette politique nationaliste.
Cette obsession, cette lubie nationaliste caractérise sans nul doute les dirigeants japonais actuels. Elle se fait donc de plus en plus pressante et la loi du 17 juillet 2026 n’est en fait que l’aboutissement de ce que la droite et l’extrême droite considèrent comme le plus important, à savoir le respect absolu des symboles et par là même de l’empereur, à qui d’ailleurs ces mêmes partis politiques voudraient redonner une place centrale comme l’avait défini la constitution de Meiji que les Américains avaient abrogée en 1946. Obéir, révérer les symboles, c’est être un « vrai japonais », et vouer à l’empereur un respect total. Pied de nez cependant à tous ces fougueux nationalistes, l’empereur Akihito lui-même ! Lorsqu’au cours d’une audition un responsable de la ville de Tokyo lui a expliqué combien il s’attachait personnellement à ce que les élèves et les enseignants notamment hissent le drapeau et chantent l’hymne national, pensant ainsi plaire à l’empereur, celui-ci aurait rétorqué qu’il était cependant souhaitable que lesdits enseignants ne soient pas forcés de le faire, décontenançant totalement son interlocuteur qui ne sut que répondre et balbutia un remerciement traditionnel pour les merveilleuses paroles impériales ! Parole forte donc de l’empereur qui s’exprime rarement puisqu’il n’est pas habilité à se mêler de politique, laissant d’autant plus entendre une voix discordante – d’opposition en tout cas d’inquiétude – sur l’évolution idéologique de l’archipel dont peut-être malgré lui il est et reste la pierre angulaire.


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