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Les forêts de l’Ouest américain sont quadrillées de carrés de 1,6 km : ce qui les a tracés n’est ni un incendie ni un parasite

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Ouvrez Google Maps au-dessus de l’Oregon ou du Wyoming, zoomez sur une forêt qui paraît sauvage, et un motif étrange surgit : un immense damier, case après case, parfois sur des centaines de kilomètres. Ce dessin n’a rien de naturel. Il remonte à une loi vieille de plus d’un siècle et demi, et il continue aujourd’hui de décider qui a le droit d’abattre quoi.

À retenir

  • Le Pacific Railway Act de 1862 a créé un damier en cédant une section sur deux aux compagnies ferroviaires, laissant les autres dans le domaine public fédéral.
  • Ce découpage fait alterner aujourd'hui des parcelles publiques protégées par le Bureau of Land Management et des parcelles privées exploitées à blanc, créant des contrastes visibles depuis l'espace.
  • La Cour suprême a refusé d'examiner un recours contre le "corner crossing", rendant définitivement légale cette pratique permettant d'enjamber les angles entre parcelles publiques dans six États.

Un quadrillage géant gravé dans la forêt depuis plus de 150 ans

Un quadrillage géant gravé dans la forêt depuis plus de 150 ans Crédit : © DR

Sur les images satellite de certaines régions de l’ouest américain, la forêt ressemble à un plateau de jeu géant. Des carrés de bois dense alternent avec des parcelles rasées ou éclaircies, formant un damier presque parfait qui s’étire parfois sur des dizaines de kilomètres. Ce n’est pas un hasard de la gestion forestière locale.

Chaque case de ce quadrillage correspond à une section, soit un mile carré, l’unité de base du cadastre américain. Une case sur deux appartient à l’État fédéral, l’autre à des propriétaires privés ou à des compagnies forestières. Résultat : deux parcelles voisines peuvent connaître des destins radicalement opposés, l’une protégée, l’autre exploitée à blanc.

Ce découpage n’est pas un accident de l’histoire récente. Il remonte au XIXe siècle, à l’époque où le gouvernement américain cherchait à peupler et à relier l’Ouest par le rail. Les cicatrices administratives de cette politique sont toujours visibles aujourd’hui, à l’œil nu, depuis l’espace.

Quand l’État cédait la terre case par case aux colons et aux compagnies ferroviaires

Le 1er juillet 1862, Abraham Lincoln signe le Pacific Railway Act, un texte pensé pour accélérer la construction du chemin de fer transcontinental. Plutôt que de financer directement les travaux, l’État cède des terres aux compagnies ferroviaires le long des voies, une case sur deux, en laissant les autres cases, les sections paires, dans le domaine public. Le damier est né de ce simple partage administratif.

Le texte initial attribuait cinq sections alternées par mile de voie, de chaque côté, dans une limite de dix miles. Deux ans plus tard, un amendement double la mise : dix sections alternées par mile, sur une largeur de vingt miles. Comme chaque section correspond à un mile carré, soit 640 acres, la compagnie ferroviaire pouvait ainsi toucher jusqu’à 12 800 acres par simple mile de rail posé, contre 6 400 acres initialement.

À l’échelle du pays, l’addition donne le vertige. Au total, 79 concessions de ce type ont été accordées, représentant environ 200 millions d’acres de terres publiques transférées aux compagnies ferroviaires, une surface ensuite ramenée à 131 millions d’acres après diverses rétrocessions et litiges. En parallèle, le Homestead Act de la même année permettait à des colons de s’installer sur les sections restées fédérales, complétant ce grand partage du territoire case par case.

En 1866, c’est au tour de l’Oregon and California Railroad de recevoir sa part, pour relier Portland à la Californie. Les parcelles concédées recouvraient alors une forêt intacte de sapin de Douglas, une essence emblématique du Nord-Ouest Pacifique. Faute de ventes suffisantes, le Congrès reprend la main en 1916 avec le Chamberlin-Ferris Act, qui restitue à l’État fédéral environ 2,5 millions d’acres de terres O&C invendues, celles-là mêmes qui alimentent encore les débats aujourd’hui.

Pourquoi certaines cases sont restées sauvages alors que leurs voisines ont été rasées

Cent soixante ans plus tard, ce découpage continue de dicter le sort de chaque case du damier. Les parcelles publiques, gérées par le Bureau of Land Management, l’agence fédérale chargée des terres domaniales, sont soumises à des règles environnementales strictes, notamment la préservation des vieux peuplements. Les parcelles privées voisines, elles, répondent surtout à une logique de rentabilité forestière.

Le Bureau a d’ailleurs engagé une révision de son plan de gestion portant sur près de 2,5 millions d’acres de forêts O&C en damier dans l’ouest de l’Oregon, avec l’ambition de faire grimper la récolte annuelle à environ un milliard de board feet, l’unité de mesure du bois utilisée aux États-Unis. L’an dernier, la récolte réelle n’a atteint qu’environ 250 millions de board feet, un écart qui montre à quel point les cases publiques restent, pour l’instant, à l’abri de la tronçonneuse.

Cette protection n’est pas automatique pour autant. Un juge fédéral a récemment annulé l’autorisation d’un projet forestier portant sur environ 3 000 acres dans le comté de Douglas, au motif que l’agence n’avait pas correctement identifié les vieux arbres pourtant protégés par la réglementation. Preuve que la frontière entre case préservée et case exploitée se joue parfois à quelques erreurs de cartographie.

Le damier pose aussi un problème très concret : comment circuler d’une case publique à l’autre quand elles ne se touchent qu’à l’angle, séparées en diagonale par une parcelle privée ? Cette pratique, appelée le corner crossing, consiste à enjamber ce point de contact sans poser le pied sur la propriété voisine. La Cour suprême des États-Unis a refusé d’examiner un recours contestant cette pratique, rendant ainsi sa légalité définitive dans six États, dont le Wyoming et le Colorado.

Ce damier forestier raconte, à sa façon, l’histoire d’un pays qui a bâti son réseau ferré en troquant des forêts entières contre des kilomètres de rail. Plus d’un siècle après la signature de Lincoln, les mêmes lignes continuent de séparer ce qui se conserve de ce qui s’exploite, et de nourrir des batailles judiciaires bien actuelles. Un simple coup d’œil sur une carte satellite suffit pour s’en convaincre : l’histoire administrative américaine a, littéralement, dessiné son paysage.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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