Une ville conçue pour 140 000 habitants en compte aujourd’hui 13 245 (recensement 2023). C’est le cas de Val-de-Reuil, dans l’Eure, à mi-chemin entre Rouen et Paris. L’écart dépasse un facteur 10, et toute l’histoire de la commune tient dans cet écart : un projet démesuré, une usine qui n’est jamais venue, puis des immeubles qu’il a fallu abattre.
À retenir
- La ville devait accueillir 140 000 habitants et n’en compte que 13 245 en 2023.
- Le choc pétrolier de 1973 a fait disparaître le projet d’usine automobile.
- Plus de 300 logements vétustes ont été déconstruits dans le cadre de l’ANRU.
Sommaire
Un compromis géographique, à 100 km de Notre-Dame
La décision tombe en 1967 : créer une ville nouvelle sur des terres agricoles de la boucle de la Seine. Rouen et Mantes-la-Jolie étaient en balance, et faute d’accord politique, la ville s’est faite à mi-chemin, à 100 kilomètres très exactement de Notre-Dame de Paris. Le site avait un atout aux yeux des aménageurs, sa virginité.
Il permettait de bâtir sur un terrain pratiquement vierge de toute construction.
L’opération s’inscrit dans un programme de 9 villes nouvelles créées de 1968 à 1975, la plupart en région parisienne, pensé pour décentraliser l’industrie et loger les Trente Glorieuses. Le plan d’urbanisme du Vaudreuil est élaboré de 1968 à 1973 par l’Atelier de Montrouge. Une première idée, une « ville sur la falaise », est rapidement abandonnée. Quant à l’objectif de population, les sources divergent : la presse et plusieurs publications parlent de 140 000 habitants, alors que Wikipédia évoque au moins 100 000 à l’horizon 2000.
La promesse économique devait suivre. Selon Le Parisien, une usine automobile de 10 000 salariés devait s’installer à proximité, et le maire actuel, Marc-Antoine Jamet, rappelle que le projet initial prévoyait aussi le développement de l’activité industrielle, avec le déménagement de Pasteur Industries pour produire des vaccins.
1973 : l’usine s’évapore, la ville reste
Le choc pétrolier de 1973 a eu raison du projet d’usine.
Les premiers habitants arrivent pourtant en juillet 1975, dans un immeuble prototype. Le recensement en compte 421 cette année-là. Pour une ville promise à 140 000 âmes, le décor est planté : quelques centaines de personnes au milieu des champs.
L’anomalie administrative est tout aussi frappante. La commune n’existe pas encore : elle n’est créée que le 28 septembre 1981, en amputant 8 communes voisines, dont Poses, Léry, Tournedos-sur-Seine, Incarville, Porte-Joie, Saint-Étienne-du-Vauvray, Saint-Pierre-du-Vauvray et Le Vaudreuil. Avant cette date, elle n’avait aucun habitant officiel. Elle s’appelait alors Le Vaudreuil, et son nom est devenu Val-de-Reuil en 1984 pour éviter la confusion avec la commune voisine de Le Vaudreuil. Elle a fini par hériter du titre de plus jeune commune de France.
Les routes, elles, avaient été dessinées pour l’ambition de départ. D’après Wikipédia (le chiffre ne se retrouve pas ailleurs, il est donc à prendre avec prudence), 14 km de voies rapides, dimensionnées au début des années 1970 pour 200 000 habitants, ont dû être transformés par la suite.
Des chiffres qui racontent le décrochage
La courbe démographique ressemble à une montée courte, puis à un plateau. De 421 habitants en 1975, la commune passe à 11 373 en 1990, puis stagne depuis 2000. Elle atteint 13 245 en 2023, soit à peine plus de 9 % de l’objectif de 140 000.
Le parc de logements pèse sur cette histoire. En 2000, 93 % des logements de la commune étaient des logements sociaux. Une étude parue dans Études Normandes en 2004 note que moins de 30 ans après le lancement, l’écart avec les prévisions incitait au constat d’un échec cuisant.
Maire depuis 2001, Marc-Antoine Jamet a posé une condition pour se présenter : que la commune bénéficie du programme de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). Il décrit aujourd’hui la dégradation des immeubles de hauteur et du parking souterrain comme un problème qu’il a fallu traiter de front. Son constat : la ville dense a été refaite grâce à l’ANRU.
Raser pour relancer
Le bilan chiffré publié par la ville est précis : plus de 300 logements vétustes déconstruits, plus de 1 400 réhabilités, des espaces verts réaménagés, une école et un complexe sportif reconstruits. L’ensemble représente 140 M€ d’investissement, dont 50 M€ de l’ANRU. Le Nouveau Programme national de renouvellement urbain, que la commune a rejoint en 2018, prévoit 45 opérations, dont la déconstruction de 328 logements et la rénovation de 1 400 autres. Ces chiffres rejoignent ceux de la ville, qui parle de « plus de 300 » logements rasés.
Le quartier du Mail a perdu 183 logements, déconstruits par 3F Normanvie au cours de l’année 2023.
Sur ce terrain vide, des moutons et des ruches ont trouvé refuge en attendant la suite. Le bailleur prévoyait d’y lancer en 2026 la construction de 120 logements, dont 40 pavillons en accession sociale et 80 appartements en locatif libre et social. Il ne s’agit plus d’accueillir 140 000 personnes, mais de faire tenir debout une ville de 13 000.
L’industrie n’a pas disparu pour autant : Val-de-Reuil abrite un important établissement de fabrication de vaccins et, depuis 1985, un bassin d’essai des carènes sur un plan d’eau de 600 m, rattaché à la Direction générale de l’armement.
Sources : anru.fr | shs.cairn.info


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