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Le frelon qui stationne devant vos ruches descend d’une reine débarquée en 2004 dans un carton de poteries du Sud-Ouest

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Été 2004, Pinel-Hauterive, un hameau du Lot-et-Garonne. Un pépiniériste spécialisé dans les bonsaïs importe régulièrement des pots depuis la Chine, notamment de Yixing, ville réputée pour sa production de poteries. Durant l’été 2004, l’homme remarque dans la cour de sa maison une grosse guêpe noire marquée d’une bande jaune orangé. Personne, à ce moment-là, ne mesure ce qui vient de débarquer avec la cargaison.

Un an s’écoule avant qu’un nom soit posé sur l’insecte.

La présence de l’espèce en France a été signalée pour la première fois dans le Lot-et-Garonne, identifiée par l’entomologiste Jean Haxaire et publiée en 2006. Entre-temps, la reine capturée dans ce carton n’a eu besoin de personne. Une femelle fondatrice de Vespa velutina est une reine fécondée à l’automne précédent, seule survivante de sa colonie une fois l’hiver venu : c’est une femelle fécondée à l’automne précédent, et après l’accouplement, seule cette reine entre en hivernage, toutes les ouvrières meurent avec le froid. Repliée en diapause, le métabolisme au ralenti, elle peut traverser plusieurs semaines de transport maritime sans manger ni bouger, cachée dans l’obscurité d’une poterie. Une femelle fondatrice serait ainsi arrivée en 2004 dans une cargaison de poteries en provenance de Chine livrée dans le Lot-et-Garonne, après avoir débarqué au port de Bordeaux et séjourné sur la zone de fret de Bruges.

Au printemps suivant, elle n’a besoin que d’un abri et de quelques proies pour démarrer un nid primaire. Aucun mâle à proximité, aucune autre ouvrière : la fondation d’une colonie entière repose sur une seule bête sortie d’un carton de fret.

À retenir

  • Une seule reine de frelon asiatique fécondée est arrivée en France en 2004 dans une cargaison de poteries en provenance de Chine
  • L’ensemble de la population européenne de Vespa velutina descend génétiquement d’une unique reine accouplée, confirmé par analyse génétique en 2021
  • Le frelon progresse de 80 kilomètres par an et a colonisé la quasi-totalité de l’Europe en vingt ans depuis son point d’entrée

Sommaire

  1. Ce que raconte l’ADN : une mère, peut-être une seule
  2. Un front qui avance de 80 kilomètres par an
  3. Devant la ruche, un vol stationnaire qui paralyse tout
  4. Piège à bière ou piège sélectif : le match est faussé

Ce que raconte l’ADN : une mère, peut-être une seule

C’est le point le plus vertigineux du dossier, et le moins souvent raconté. Des généticiens ont cherché à évaluer combien d’individus fondateurs avaient réellement essaimé sur le sol français. La réponse tient en une phrase : un seul. L’estimation de l’effectif efficace de la population introduite suggère que la population française résulterait de l’introduction d’une seule femelle, fécondée par plusieurs mâles.

Une invasion continentale qui ne remonte, génétiquement, qu’à une poignée de gènes.

Une équipe irlandaise a poussé la vérification plus loin en 2021, après l’apparition du frelon jusqu’en Irlande. Des chercheuses de l’University College de Cork ont analysé trois gènes mitochondriaux, transmis par les femelles, de frelons asiatiques arrivés en Irlande et les ont comparés à ceux de leurs congénères trouvés dans l’ouest de l’Europe. Leur conclusion, publiée dans le Journal of Hymenoptera Research, est sans ambiguïté : l’ensemble de la population de Vespa velutina en Europe, qui compte aujourd’hui potentiellement plusieurs millions d’individus, descend d’une seule reine accouplée arrivée de Chine il y a environ 15 à 20 ans. Un goulot d’étranglement génétique aussi net qu’un cas d’école.

Logiquement, cette pauvreté génétique aurait dû condamner l’espèce à la consanguinité et à l’extinction. Ce goulot d’étranglement génétique aurait dû, en théorie, fragiliser l’espèce, une population fondée par un seul individu portant forcément moins de diversité génétique et se montrant en principe plus vulnérable aux maladies. Mais la réalité a pris le contre-pied des pronostics. Le frelon asiatique n’a jamais autant proliféré.

Un front qui avance de 80 kilomètres par an

La progression, elle, se lit presque comme un journal de bord. En 2010, l’Espagne connaît ses deux premiers nids, et le frelon arrive déjà aux portes de l’Italie. Le Sud-Ouest, point d’entrée initial, sert de rampe de lancement vers tout le pays.

Quatre-vingts kilomètres. C’est la vitesse annuelle du front, mesurée par les biologistes.

Le frelon asiatique étend son habitat de plus de 80 kilomètres par an, tout en s’attaquant aux abeilles, aux syrphes et à d’autres insectes. En avril 2020, l’espèce a colonisé presque toute la France, et atteint le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ainsi que la Suisse. Vingt ans après le carton de Pinel-Hauterive, un seul insecte a redessiné la carte entomologique d’un continent.

Devant la ruche, un vol stationnaire qui paralyse tout

Le cœur du problème apicole se joue à quelques centimètres de la planche d’envol. Des ouvrières se postent en vol stationnaire face à l’entrée des ruches, guettant les butineuses chargées de pollen à leur retour. Le frelon asiatique est pour l’abeille un prédateur redoutable, et son vol stationnaire induit un effet de paralysie chez les ruches qui y sont confrontées : les abeilles ne peuvent plus sortir pour récolter des ressources alimentaires, et s’affaiblissent en conséquence. Une équipe du Muséum national d’Histoire naturelle a suivi seize nids dans le Sud-Ouest entre 2008 et 2010, en analysant plus de 2 000 boulettes de proies rapportées par les ouvrières.

En comparant le poids sec de ces boulettes à celui des larves, et en tenant compte de la dynamique de la colonie, les chercheurs ont estimé qu’une seule colonie de frelons asiatiques consomme en moyenne 11,32 kilogrammes d’insectes en une saison, de mars à octobre. Sur ce menu, les abeilles domestiques représentent 38,1 %, les mouches 29,9 % et les guêpes sociales 19,7 %, le reste se répartissant sur plus d’une centaine d’autres espèces.

Une colonie cesse de butiner. Ses réserves d’hiver s’amenuisent d’autant.

Piège à bière ou piège sélectif : le match est faussé

Face à ce prédateur, la tentation du piégeage massif reste forte chez les particuliers. Le résultat est pourtant sans appel du point de vue de la biodiversité. Dans un piège à bière non sélectif, le taux de sélectivité du frelon asiatique est estimé à seulement 0,55 %, et en une semaine, jusqu’à 1 000 insectes peuvent s’y retrouver capturés, du frelon européen aux papillons. Un piège dit sélectif fait mieux, avec un taux proche de 1 %, mais surtout un nombre d’individus non ciblés qui chute à environ six par semaine.

Le piégeage de printemps, ciblant les reines fondatrices à leur sortie d’hivernage, divise davantage les praticiens. Il peut fonctionner, mais collectivement, à raison de l’ordre de 59 pièges pour 3 kilomètres carrés, sur plusieurs années consécutives. En l’absence de pièges et d’appâts totalement sélectifs, l’ITSAP recommande de limiter cette pratique aux zones où la prédation menace réellement la survie des colonies d’abeilles, en particulier autour des ruchers déjà attaqués.

Une partie du monde scientifique va plus loin et déconseille carrément le piégeage massif des fondatrices. La nature fait déjà le travail : environ 90 % des reines meurent naturellement au printemps à cause de la compétition intra-spécifique entre fondatrices. En piégeant quelques reines, on diminue cette compétition naturelle, ce qui peut paradoxalement permettre à d’autres reines de s’installer plus facilement dans le secteur. Le coût pour les insectes non ciblés, lui, reste constant à chaque saison. Un dispositif censé protéger les ruchers finit parfois par vider les jardins de leurs pollinisateurs ordinaires.

Reste la destruction des nids repérés, la seule méthode qui fasse consensus chez les professionnels tant que la colonie est encore active. Un nid abandonné en hiver n’a en revanche aucun intérêt à être détruit : la colonie est déjà morte et le nid ne sera jamais réoccupé, ni pour la sécurité ni pour la population de l’année suivante. Vingt-deux ans après Pinel-Hauterive, la lutte se joue nid par nid, printemps après printemps, contre une descendance qui tient tout entière dans la mémoire génétique d’une seule reine.

Sources : neozone.org | beesforlife.fr

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