Des filets remontent parfois davantage que du poisson au large des côtes néerlandaises ou britanniques. Depuis des décennies, les chalutiers de la mer du Nord ramènent dans leurs mailles des pointes de silex taillé, des harpons en bois de cervidé et des ossements de mammouths ou de lions des cavernes. Ces objets ne viennent pas du fond marin par hasard : ils appartiennent à un territoire aujourd’hui disparu, une plaine que des hommes ont foulée avant que la mer ne la recouvre.
Cette terre s’appelait Doggerland.
À retenir
- Doggerland était une plaine fertile habitée entre la Grande-Bretagne et le continent, riche en gibier et en cours d’eau poissonneux
- Les chalutiers de la mer du Nord remontent régulièrement des vestiges préhistoriques : ossements de mammouths, outils en silex et en os témoignant d’une occupation humaine continue
- La disparition de Doggerland résulte d’une montée lente du niveau marin sur plusieurs millénaires, non d’une catastrophe soudaine ou d’un tremblement de terre
Sommaire
Une plaine fertile entre deux rives
À la fin de la dernière glaciation, l’espace aujourd’hui occupé par la mer du Nord méridionale n’était pas un bras de mer mais un vaste pays de rivières, de marais et de collines boisées, reliant ce qui allait devenir la Grande-Bretagne au reste du continent européen. Ce n’était pas un simple pont terrestre mais un pays riche en rivières, marais, lacs et collines boisées, habité par des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique dont les outils en os et les silex taillés remontent encore dans les filets des chalutiers de la mer du Nord. Les campagnes archéologiques sous-marines qui explorent ce territoire depuis les années 2000 décrivent un environnement propice à la vie : gibier abondant, cours d’eau poissonneux, sols capables de nourrir des groupes humains sur plusieurs générations. Le site est aujourd’hui considéré, selon plusieurs chercheurs, comme l’un des plus vastes ensembles archéologiques immergés d’Europe.
Les fouilles et les prélèvements de carottes sédimentaires ont permis de reconstituer, mètre par mètre, le paysage englouti. Elles révèlent une mosaïque d’écosystèmes plutôt qu’une plaine uniforme.
Rennes, aurochs et prédateurs s’y côtoyaient il y a plusieurs millénaires.
Ce que les chalutiers remontent depuis des décennies
Les pêcheurs de la mer du Nord ont longtemps ignoré la valeur de leurs prises accidentelles. Des vestiges remarquables de la faune préhistorique tels que des ossements de mammouths et de lions des cavernes ont été retrouvés dans la mer du Nord grâce aux chalutiers. À ces restes osseux s’ajoutent des haches, des pointes de flèches et divers outils en silex, en os et en bois de cerf, témoins directs d’une occupation humaine continue avant la submersion. Chaque campagne de dragage ou de construction offshore (éoliennes, gazoducs, extraction de granulats) fait remonter son lot de découvertes fortuites, alimentant peu à peu les collections des musées néerlandais et britanniques.
Ces objets ne racontent pas une catastrophe brutale et unique. Ils racontent plutôt une vie quotidienne, interrompue sur plusieurs millénaires par une mer qui grignote inlassablement le territoire.
Ni vague géante ni tremblement de terre : une noyade lente
La montée des eaux, à elle seule, suffit à expliquer l’essentiel de la disparition de cette plaine. Le réchauffement qui suit la dernière glaciation fait fondre les calottes polaires et gonfler le niveau des océans sur plusieurs millénaires, submergeant progressivement Doggerland entre environ 10 000 et 6 000 ans avant notre ère. Aucun séisme majeur, aucun raz-de-marée soudain n’est à l’origine de ce processus : c’est une érosion lente, presque imperceptible à l’échelle d’une vie humaine, qui grignote année après année les terres les plus basses. Les habitants ont probablement eu le temps de se replier vers les hauteurs qui subsistaient, avant que celles-ci ne finissent, elles aussi, par disparaître.
Un événement plus brutal vient tout de même clore cette histoire. Un glissement de terrain sous-marin survenu au large de la Norvège, connu sous le nom de glissement de Storegga, a provoqué un tsunami qui aurait achevé la submersion des dernières terres émergées de Doggerland. Provoqué par le plus grand glissement sous-marin connu de l’Holocène, sur une surface de 80 000 km², l’événement a déplacé 3 200 km³ de sédiments sur la marge continentale européenne, au large du sud de la Norvège. La vague qui en résulte a frappé les côtes d’Écosse, des îles Féroé et du Danemark, laissant des dépôts sédimentaires que les géologues étudient encore aujourd’hui.
Le débat scientifique porte surtout sur l’ampleur réelle de son impact.
Certains chercheurs estiment que ce tsunami a porté le coup de grâce à un archipel déjà réduit à quelques îlots, tandis que d’autres travaux, menés notamment à l’université d’Oxford, jugent que l’abandon de Doggerland résulte avant tout de la montée rapide du niveau marin survenue avant l’épisode du tsunami. Une étude publiée dans la revue Antiquity nuance également le tableau catastrophiste longtemps admis, en soulignant que des analyses d’ADN sédimentaire suggèrent un retrait des eaux et une récupération des terres sur le littoral dogger, ce qui indique que la submersion finale des dernières parcelles de Doggerland tient davantage à la montée inexorable du niveau marin qu’à une inondation durable causée par le tsunami de Storegga. Les campagnes archéologiques sous-marines continuent d’ailleurs de cartographier le fond de la mer du Nord pour trancher cette question, à coups de carottages et de sonars.
Ce que les filets remontent aujourd’hui n’est donc pas le souvenir d’une apocalypse soudaine, mais la trace patiente d’un monde qui s’est retiré pied à pied. Les prochaines campagnes de forage prévues dans le sud de la mer du Nord pourraient encore préciser combien de temps ces dernières îles ont résisté avant de disparaître définitivement sous les vagues.
Sources : spotmydive.com | cambridge.org


10 hour_ago
29



























.jpg)






French (CA)