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En posant 840 kilos de métal sur la Lune en 1971, les Soviétiques y ont laissé le seul objet qui marche encore sans la moindre pile

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Huit cent quarante kilos de métal soviétique reposent sans bouger sur la Lune depuis plus de cinquante ans, et pourtant, des chercheurs continuent de leur envoyer des faisceaux laser depuis la Terre. L’idée semble presque absurde : pourquoi s’acharner à viser un engin mort, abandonné en pleine Mer des Pluies depuis 1971 ? La réponse tient en un détail que presque personne n’avait vu venir à l’époque, un petit accessoire fixé à l’avant du rover qui, sans jamais avoir eu besoin d’électricité, continue aujourd’hui encore de répondre présent quand on l’interroge depuis notre planète.

À retenir

  • Le rover Lunokhod 1, immobile depuis 1971 dans la Mer des Pluies, embarque un rétroréflecteur français de quatorze prismes qui fonctionne encore sans électricité
  • Perdu pendant près de quarante ans, l’engin a été relocalisé en mars 2010 grâce à des images de la sonde Lunar Reconnaissance Orbiter, permettant un tir laser réussi dès avril depuis l’observatoire d’Apache Point
  • Ce réflecteur, mieux préservé que celui de Lunokhod 2, sert aujourd’hui de repère de précision pour mesurer la distance Terre-Lune et tester la théorie de la relativité générale

Un robot fantôme qui n’a jamais vraiment cessé de servir

Lunokhod 1 s’est posé sur la Lune en novembre 1970, déposé par la sonde soviétique Luna 17 dans une vaste étendue grise baptisée la Mer des Pluies. Ce rover à six roues, conçu en pleine course à l’espace, a parcouru environ dix kilomètres et demi à la surface lunaire avant que le silence radio ne s’installe définitivement après le lever du soleil de septembre 1971. Officiellement, son voyage s’est achevé début octobre de cette même année, faute d’avoir pu être recontacté au sortir de la longue nuit lunaire.

On aurait pu croire l’histoire terminée là, un simple vestige immobile de la conquête spatiale, figé pour l’éternité dans la poussière lunaire. Mais Lunokhod 1 n’a en réalité jamais totalement disparu de l’attention des scientifiques. Le rover transportait en effet un dispositif discret, un petit plateau vitré composé de quatorze prismes en coin de cube, capable de renvoyer la lumière exactement dans la direction d’où elle venait. Ce réflecteur, lui, n’a jamais eu besoin de courant pour fonctionner.

Le mystère de sa localisation perdue pendant des décennies

Il y a pourtant un problème de taille : encore fallait-il savoir où viser. Pendant près de quarante ans, l’emplacement précis de Lunokhod 1 est resté un mystère. Le rover n’avait pas été détruit, il n’avait pas non plus été oublié au sens strict, mais il était devenu tout simplement impossible à localiser avec la précision nécessaire pour espérer y renvoyer un faisceau laser depuis la Terre. Une aiguille grise perdue dans une botte de foin encore plus grise.

Le tournant survient en mars 2010, lorsqu’un chercheur repère à la fois l’atterrisseur Luna 17 et le rover sur des images capturées par la sonde américaine Lunar Reconnaissance Orbiter. Un mois plus tard à peine, en avril de la même année, une équipe américaine installée à l’observatoire d’Apache Point, au Nouveau-Mexique, tente sa chance et pointe un laser vers cette plaine grise, sans certitude aucune de récupérer quoi que ce soit. Le tir touche sa cible dès le premier essai et ramène près de 2 000 photons, un résultat si net qu’il a surpris les chercheurs eux-mêmes.

La technologie du rétroréflecteur, un miroir qui défie le temps

Ce qui rend cette histoire particulièrement savoureuse, c’est l’origine de ce petit miroir providentiel : il a été fabriqué en France, puis monté sur un rover soviétique en pleine guerre froide technologique. Un détail qui prend une saveur particulière quand on sait qu’un second réflecteur, fixé sur Lunokhod 2 quelques années plus tard, s’est lui bien plus dégradé avec le temps, probablement à cause de l’accumulation de poussière lunaire au fil des cycles de chaleur et de froid extrêmes qui balaient la surface de notre satellite.

Le réflecteur de Lunokhod 1, resté davantage protégé de ces variations thermiques, a mieux traversé les décennies. Une véritable ironie du sort : c’est finalement le plus ancien des deux miroirs soviétiques qui se révèle aujourd’hui le plus performant. Un membre de l’équipe chargée de l’altimètre laser de la NASA a d’ailleurs qualifié d’exploit le fait de récupérer autant de photons depuis un emplacement resté inconnu si longtemps, à une distance frôlant les 384 000 kilomètres.

Ce que la science apprend encore aujourd’hui grâce à un engin muet

Depuis cette redécouverte, le réflecteur de Lunokhod 1 sert de repère précis pour mesurer la distance Terre-Lune à un centimètre près, offrant aux scientifiques un cinquième point de référence fiable sur la surface lunaire. Ces mesures d’une précision redoutable permettent de tester encore aujourd’hui la théorie de la relativité générale, formulée il y a plus d’un siècle par un physicien d’origine allemande dont le nom n’a plus besoin d’être présenté.

Voilà donc la situation, presque romanesque quand on y réfléchit : un rover construit par l’Union soviétique à la fin des années 1960, équipé d’un miroir français, silencieux depuis un demi-siècle, sert désormais d’outil de précision à des physiciens américains installés dans un observatoire du Nouveau-Mexique. Le rover lui-même n’a jamais repris vie, aucun signal, aucun mouvement depuis sa dernière nuit lunaire. Seul son réflecteur, ce composant purement optique et passif, continue de répondre, patient et silencieux, à chaque impulsion laser envoyée depuis la Terre.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette collaboration involontaire entre trois nations et deux époques, réunies autour d’un simple miroir immobile depuis des décennies sur une plaine lunaire. Lunokhod 1 ne roulera plus jamais, mais tant qu’un laser pourra encore toucher ses quatorze petits prismes, une partie de lui restera en dialogue avec la Terre. De quoi se demander combien d’autres reliques technologiques, semées ici et là dans notre système solaire, attendent peut-être elles aussi d’être retrouvées un jour.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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