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En pompant toujours plus profond l’eau des nappes sous leurs quartiers pour sécuriser leur approvisionnement, des métropoles entières ont littéralement fait descendre leurs rues sous le niveau des inondations qu’elles voulaient tenir à distance

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À retenir

  • Jakarta s’enfonce de 2,5 mètres par décennie dans certains quartiers — 40 % de la ville est déjà sous le niveau de la mer
  • Le pompage a transformé le sous-sol en gruyère : une fois compactées, les couches d’argile ne remontent jamais, même si on arrête
  • 1,6 milliard de personnes risquent de vivre sur un sol qui recule chaque année d’ici 2040

Sommaire

  1. Jakarta, la capitale qui s’enfonce sous ses propres digues
  2. Un mécanisme physique implacable, et largement irréversible
  3. New Orleans, Houston : quand l’Amérique s’enfonce aussi

Jakarta, la capitale qui s’enfonce sous ses propres digues

Sept mètres et demi. C’est la vitesse moyenne à laquelle certains quartiers de Jakarta s’enfoncent chaque année, au point que Jakarta s’enfonce de 7,5 cm/an en moyenne, avec 40 % de sa surface déjà sous le niveau de la mer. Dans les zones les plus touchées, le phénomène prend une ampleur presque inconcevable : Jakarta s’enfonce au rythme de 2,5 mètres par décennie dans certaines parties de la ville. Sur une génération, ce sont des rues entières qui basculent sous le niveau de la mer de Java, celle-là même que les digues municipales étaient censées maintenir à distance.

La cause tient en un mot : le pompage. Ces dernières années, des centres commerciaux, centrales électriques, bâtiments gouvernementaux et immeubles d’habitation ont poussé de façon anarchique, chacun pompant massivement dans la nappe phréatique, jusqu’à rendre le sous-sol de la capitale comparable à du gruyère, selon un spécialiste de la Banque mondiale cité par Futura-Sciences. Le réseau d’eau public ne couvrant pas tous les foyers, de nombreux habitants creusent leur propre puits plutôt que de payer un abonnement ou de consommer une eau jugée de mauvaise qualité, aggravant ainsi l’affaissement. Résultat paradoxal : plus on pompe pour sécuriser l’accès à l’eau, plus le terrain plonge vers l’inondation qu’on redoutait.

Le pire, c’est que la nappe elle-même ne se régénère presque plus. Malgré des précipitations abondantes, les nappes n’arrivent pas à se recharger car 97 % de la surface est aujourd’hui couverte par l’asphalte, jusque dans les anciens champs et mangroves désormais bétonnés. La ville a bâti sa propre trappe : chaque mètre carré imperméabilisé prive le sol de l’eau qui pourrait compenser ce qu’on lui retire par le bas. Face à l’ampleur du désastre, l’Indonésie a fini par prendre une décision radicale, presque un aveu d’impuissance : le gouvernement a commencé à déplacer la capitale du pays vers une nouvelle ville, Nusantara, tant l’avenir à long terme de Jakarta reste incertain.

Un mécanisme physique implacable, et largement irréversible

Ce qui se joue sous Jakarta n’a rien d’exotique. C’est de la mécanique des sols, froide et prévisible. Une nappe phréatique est maintenue sous pression par l’eau qu’elle contient ; le pompage fait chuter cette pression, et les particules argileuses et limoneuses de l’aquifère, jusque-là maintenues à distance, se compactent sous le poids des sédiments sus-jacents, si bien que la surface s’affaisse. Le plus inquiétant tient à la nature de ce processus : ce mécanisme est largement irréversible, et même en cessant de pomper, les sédiments compactés ne regonflent pas spontanément. une ville qui a trop pompé ne remonte jamais vraiment. Elle stabilise, au mieux, son enfoncement à l’altitude où elle a fini de tomber.

Tokyo l’a expérimenté à ses dépens dès le siècle dernier. La ville a interdit le pompage excessif dans les années 1970 et stabilisé son affaissement, mais le terrain ne s’est pas relevé. Une leçon que peu de métropoles ont retenue à temps : à Shanghai, en revanche, des règles et un suivi plus stricts du pompage ont contribué à ralentir la subsidence, tandis que la Thaïlande a aussi encadré l’extraction d’eau souterraine à Bangkok. Ces exemples montrent qu’on peut freiner la chute, jamais l’annuler.

Mexico City incarne peut-être le cas le plus vertigineux. Bâtie sur l’ancien lac Texcoco asséché par les conquistadors, la capitale mexicaine repose sur une argile détrempée qui se comprime dès qu’on en extrait l’eau. La région connaît une subsidence sévère car elle a été construite sur le site d’un lac ancien, et à mesure que l’eau souterraine est continuellement pompée pour subvenir aux besoins d’une population de 20 millions d’habitants, l’argile molle sous la ville se comprime. Le cumul sur plusieurs décennies donne des chiffres qui dépassent l’entendement : une étude publiée dans la revue scientifique MDPI relève un abaissement cumulé du sol dépassant 10 mètres dans des cas extrêmes comme Mexico. Dix mètres. L’équivalent d’un immeuble de trois étages avalé par le sol, canalisations et fondations comprises.

New Orleans, Houston : quand l’Amérique s’enfonce aussi

On imagine ce phénomène réservé aux métropoles d’Asie du Sud-Est. Il touche pourtant en plein cœur les États-Unis. Une cartographie par satellite publiée dans Nature Cities et portant sur les 28 villes les plus peuplées du pays a établi qu’au moins 20 % de la surface urbaine s’enfonce dans chacune de ces villes, principalement en raison de l’extraction d’eau souterraine, affectant environ 34 millions de personnes. Un chiffre qui donne le vertige : c’est presque la population entière de la Californie qui vit au-dessus d’un sol en train de plonger, sans toujours le savoir.

New Orleans illustre à quel point l’ironie peut être cruelle. La ville a construit des digues et des systèmes de drainage précisément pour repousser l’eau du Mississippi. Mais les levées et systèmes de drainage empêchent les sédiments naturels de reconstituer le sol, ce qui fait que le terrain se compacte et s’enfonce avec le temps. En voulant canaliser l’eau, la ville a scié la branche sur laquelle elle reposait. Le danger est devenu manifeste durant l’ouragan Katrina, quand des inondations catastrophiques ont provoqué une destruction massive. Houston et le golfe du Texas suivent une trajectoire comparable : selon un rapport publié dans Science et relayé par l’université Texas A&M, la géologie et le pompage d’eau souterraine y créent une véritable tempête parfaite pour les villes qui s’enfoncent, un phénomène lié principalement à l’extraction d’eau souterraine pour l’eau potable ou l’irrigation.

À l’échelle planétaire, la même étude estime que la menace de subsidence touchera 1,6 milliard de personnes dans le monde d’ici 2040. Le Forum économique mondial arrive à un constat tout aussi préoccupant : l’extraction excessive d’eau souterraine est l’une des principales causes de la subsidence urbaine, avec un impact projeté sur 19 % de la population mondiale d’ici 2040. Un habitant urbain sur cinq, en somme, vivra bientôt sur un sol qui recule chaque année, quelques millimètres à la fois, jusqu’à rejoindre l’eau qu’il avait justement pompée pour s’en éloigner.

Sources : dictionnaire-environnement.com | notre-planete.info

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