Sur les rives de l’Indus, l’eau qui a permis de transformer un désert en grenier à blé du Pakistan est en train de le stériliser. En irriguant 4,5 millions d’hectares du bassin sans les doter d’un drainage suffisant, le Pakistan a littéralement fait remonter à la surface le sel qui dormait dans les profondeurs du sol, un phénomène qui lui coûte aujourd’hui 40 000 hectares de terres cultivables chaque année. Le mécanisme est connu des agronomes depuis des décennies, mais son ampleur au Pakistan reste vertigineuse : un pays qui a bâti sa sécurité alimentaire sur l’irrigation la voit aujourd’hui se retourner contre lui.
À retenir
- Comment l’eau qui sauve peut devenir le poison qui tue les terres
- Pourquoi 40 000 hectares disparaissent chaque année sans bruit
- L’eau souterraine : la fausse solution qui aggrave le piège
Sommaire
- Un sol qui transpire son propre poison
- Un pays qui perd ses terres à un rythme régulier
- Des milliards dépensés pour un problème mal jugulé
Un sol qui transpire son propre poison
Le principe tient en une phrase simple, presque contre-intuitive : plus on arrose une terre aride sans évacuer l’excédent, plus on empoisonne le sol. Le système d’irrigation du bassin de l’Indus (IBIS) dessert une superficie de 16 millions d’hectares et distribue 172 milliards de mètres cubes d’eau par an, ce qui a fait remonter les nappes phréatiques à un rythme de 15 à 75 centimètres par an. Avant la construction du réseau, la situation était pourtant inverse. Il y a un siècle, la profondeur de la nappe phréatique dans les zones desservies par les canaux allait de 20 à 30 mètres sous la surface du sol, si bien qu’un drainage souterrain ne paraissait pas nécessaire dans le système d’irrigation.
Cette confiance s’est révélée être l’erreur fondatrice du système. Les infiltrations continues des canaux en terre non revêtus et d’un vaste réseau de canaux de distribution, ainsi que les pertes par percolation depuis les champs irrigués, ont augmenté la recharge des nappes phréatiques ; en l’absence de drainage dans les zones desservies par les canaux, la nappe est remontée rapidement jusqu’à 1,5 mètre de la surface, provoquant l’engorgement du sol et, par conséquent, sa salinisation. Une fois l’eau à quelques centimètres sous les racines, l’évaporation fait le reste : elle aspire l’humidité chargée de sels vers la surface et les y dépose, couche après couche, saison après saison. L’agriculture irriguée du Pakistan ajoute ainsi environ 15 millions de tonnes de sel chaque année au bassin de l’Indus. Quinze millions de tonnes : à peu près le poids de toute la production annuelle de blé du pays, mais en sel, versé silencieusement dans les champs plutôt que dans les greniers.
Un pays qui perd ses terres à un rythme régulier
Les chiffres agrégés donnent la mesure du désastre. Le Pakistan a perdu 5,7 millions d’hectares de terres arables à cause de la salinisation des sols, un chiffre qui augmente de 40 000 hectares chaque année, selon l’Institut national pakistanais pour l’agriculture et la biologie (NIAB). Ramené à l’échelle du bassin irrigué proprement dit, on estime que près de 4,5 millions d’hectares sont déjà affectés par ce fléau, dont environ la moitié se trouvent dans des zones irriguées, et environ 30 % de cette surface se situe dans la province du Pendjab, qui produit plus de 90 % de la production alimentaire totale du pays.
Le mal ne frappe pas partout avec la même intensité. La province du Pendjab compte environ 25 % de sa surface irriguée sévèrement engorgée par l’eau, contre environ 60 % pour le Sind, et en raison de la présence de nappes phréatiques peu profondes et salines, environ 40 000 hectares sont abandonnés chaque année. Dans le Sind, la proximité de la mer aggrave encore la donne : les problèmes de salinité des sols y sont plus sérieux, avec 54 % de la surface irriguée saline, en raison des faibles précipitations, de taux élevés d’évapotranspiration et de nappes phréatiques peu profondes et salines. Sur le plan économique, l’addition est lourde. Les pertes dues à la salinisation sont estimées entre 28 000 et 40 000 hectares de terres et environ 230 millions de dollars de revenus perdus chaque année. Et l’impact ne se limite pas aux parcelles rayées de la carte agricole : le potentiel de production du bassin de l’Indus a été réduit de 25 % à cause de ces deux fléaux jumeaux.
Des milliards dépensés pour un problème mal jugulé
Le gouvernement pakistanais n’a pourtant pas regardé le phénomène s’installer sans réagir. Le pays a lancé de vastes projets de contrôle de la salinité et de récupération des terres (les SCARP) dans ses quatre provinces, un programme qui a couvert 8 millions d’hectares pour un coût d’environ 2 milliards de dollars. Sur le papier, l’ambition était à la hauteur du problème. Dans les faits, le bilan est resté décevant : les systèmes de drainage de surface construits ont d’abord réussi à faire baisser les nappes phréatiques dans certaines zones agricoles, mais le succès global est resté limité, en raison d’une mauvaise exploitation et maintenance des ouvrages ainsi que d’un manque d’installations adaptées pour évacuer les eaux de drainage saline.
Faute de pouvoir évacuer correctement l’eau, les paysans ont adopté une parade qui aggrave parfois le mal : pomper directement dans le sous-sol. Le déficit d’eau de surface est comblé en exploitant les nappes souterraines, avec environ 62 kilomètres cubes d’eau pompés chaque année par 1,36 million de puits privés et publics, dont environ un million rien que dans la province du Pendjab. Le problème, c’est que cette eau souterraine n’est pas toujours de bonne qualité. La dépendance croissante à une eau souterraine de mauvaise qualité, en raison d’approvisionnements en eau de surface limités et peu fiables, accélère l’étendue et la gravité de la salinisation des terres. la solution de repli devient elle-même une part du problème, dans un cercle qui se referme lentement sur les mêmes parcelles.
Le bassin de l’Indus n’a pourtant pas de marge de manœuvre confortable pour absorber un nouveau plan de sauvetage hydraulique. C’est un bassin fermé : malgré l’impression qu’il y a trop d’eau, la quasi-totalité de cette ressource est déjà utilisée, et la concurrence entre secteurs devrait encore s’intensifier. Chaque mètre cube détourné vers un nouveau réseau de drainage est un mètre cube retiré ailleurs, à l’industrie, aux villes, aux cultures voisines. C’est cette contrainte structurelle, plus que le manque de volonté politique, qui explique pourquoi un pays qui a su irriguer 16 millions d’hectares peine encore, sept décennies plus tard, à évacuer proprement l’eau qu’il y a fait entrer.
Sources : ncbi.nlm.nih.gov | irrigation.sindh.gov.pk | researchgate.net


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