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En arrachant les haies et en comblant les talus pour faire entrer les machines dans leurs champs, les Français ont littéralement retiré à leurs campagnes ce qui retenait la pluie

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Entre 1945 et 1985, l’agriculture française a perdu plus de 835 000 kilomètres de talus et de haies, essentiellement dans la moitié nord du pays, rasés à la pelleteuse pour ouvrir les champs aux tracteurs et aux moissonneuses. En comblant les talus et en arrachant ces haies vives qui cloisonnaient le bocage depuis des siècles, les Français ont littéralement retiré à leurs campagnes l’éponge naturelle qui absorbait la pluie et freinait sa course vers les rivières.

À retenir

  • 70% des haies françaises ont disparu depuis le début du XXe siècle — mais pourquoi cette destruction était-elle systématique?
  • Ces simples talus et haies formaient une ‘éponge naturelle’ — que s’est-il passé quand elle a été supprimée?
  • On replante 3 000 km de haies par an… tandis que 7 à 8 km disparaissent chaque année

Sommaire

  1. Un chantier d’État mené à la règle
  2. Ce que talus et haies retenaient vraiment
  3. La facture de l’eau, des décennies plus tard
  4. Replanter, un chantier qui avance à petits pas

Un chantier d’État mené à la règle

Tout commence dans l’urgence de la reconstruction. Après la Seconde Guerre mondiale, l’État lance une politique volontariste pour transformer une agriculture jugée archaïque en système productif capable de nourrir puis d’exporter. Les politiques rurales d’après-guerre visent à favoriser les structures agricoles de taille moyenne, de 30 à 50 ha, disposant d’outils modernes et mobilisant des pratiques agronomiques intensives. Le remembrement devient l’instrument de cette mutation : une politique publique organisée commune par commune, qui redistribue et regroupe les parcelles héritées du Moyen Âge pour créer des exploitations plus vastes, plus mécanisables, plus rentables.

L’ampleur du chantier donne le vertige. Entre 1946 et 2006, on estime que 18 millions d’hectares ont été remembrés et 750 000 km de haies vives arasées. Certaines années, plus de 500 000 hectares étaient remembrés chaque année pendant cette période. En Bretagne, région bocagère par excellence, 280 000 kilomètres de haies et de talus, l’équivalent de sept fois le tour de la Terre, ont été arasés entre 1950 et 1985 pour permettre la fusion des parcelles. À l’échelle nationale, le bilan est encore plus brutal : 70% des haies ont disparu en France depuis le début du 20ème siècle, soit environ 1,4 million de kilomètres. Sur dix mètres de haie qui bordaient les champs à la sortie de la guerre, sept ont aujourd’hui disparu.

Ce que talus et haies retenaient vraiment

Un talus, ce n’est pas un simple relief. C’est une barrière physique qui casse la pente, ralentit l’eau et laisse le temps au sol de l’absorber. Une haie, plantée sur ce talus, enfonce ses racines profondément et structure la terre en dessous. Ensemble, ils formaient un maillage qui empêchait l’eau de dévaler d’un seul tenant vers les points bas. En les arrachant pour gagner quelques mètres de champ cultivable à la machine, on a supprimé le frein.

Sans cette barrière végétale, les sols exposés se retrouvent bien plus vulnérables : lors des épisodes de pluies intenses, la terre arable, cette fine couche fertile qui met des siècles à se former, est emportée par ruissellement vers les fossés, les routes et les cours d’eau. Dans certaines plaines agricoles dépourvues de haies, des coulées de boue peuvent ainsi se former après de simples orages, envahissant villages et infrastructures. Le vent aussi profite de l’absence d’obstacle : sur les grandes étendues nues, il assèche les sols et accentue les phénomènes de poussière, un effet que les haies limitaient en protégeant les cultures voisines sur quinze à vingt fois leur hauteur.

La facture de l’eau, des décennies plus tard

Le ruissellement n’affecte pas que les champs. Les nappes phréatiques se rechargent moins bien, parce que le ruissellement remplace l’infiltration. L’eau qui aurait dû s’infiltrer lentement à travers les racines et le sol meuble d’un talus file désormais directement vers les cours d’eau, chargée en sédiments et en nitrates qu’une haie aurait normalement filtrés. Les conséquences dépassent largement la sphère agricole : elles touchent les éleveurs, privés d’ombrage naturel pour leurs bêtes, ou les chasseurs, qui voient les populations de petit gibier s’effondrer faute de couverts végétaux.

Le phénomène ne s’est pas arrêté avec la fin officielle du remembrement. La France a perdu 23 500 kilomètres de linéaire tous les ans au cours de cette période, contre 11 500 kilomètres par an entre 2006 et 2014, selon un rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux publié en 2023. Le vieillissement des haies existantes, plus qu’un nouvel arrachage massif, explique une partie de cette érosion silencieuse du bocage.

Replanter, un chantier qui avance à petits pas

Face à ce constat, des programmes de replantation ont vu le jour, sans jamais compenser l’ampleur des pertes. La politique de plantation permet de créer environ 3 000 km de haies par an, mais une importante partie des haies replantées ne sont pas gérées, l’agriculteur percevant souvent la haie comme une charge nette liée à la plantation et à l’entretien, sans en voir les bénéfices. Le plan France Relance a tenté d’inverser la tendance : le programme de 50 millions d’euros « Plantons des haies », lancé à l’attention des agriculteurs, avait pour vocation d’encourager la reconstitution des haies bocagères. En Bretagne, le dispositif Breizh Bocage poursuit le même objectif depuis plusieurs années, avec des résultats jugés encore insuffisants par les associations de protection de l’environnement.

L’arithmétique reste défavorable : pour trois kilomètres replantés, sept à huit disparaissent encore chaque année selon les périodes et les sources. Un rééquilibrage supposerait de traiter la haie non plus comme une gêne pour le passage des engins, mais comme une infrastructure au même titre qu’un drain ou un chemin d’exploitation, avec un entretien programmé et financé sur la durée. C’est tout l’enjeu des discussions actuelles autour de la haie dans les stratégies de planification écologique régionale.

Sources : shango.media | lenouvelliste.fr

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