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En noyant sous l’eau leurs stocks de résineux, les scieries du Jura ont littéralement étouffé 40 hectares de vallée

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Quarante hectares de vallée jurassienne réduits à l’état de zone morte, des truites disparues par centaines dans les cours d’eau alentour : voilà le bilan glaçant d’une technique pourtant vieille de plus d’un siècle et censée protéger le bois. En cette rentrée, alors que les massifs forestiers de l’Est de la France continuent de panser les plaies laissées par des années d’infestations de scolytes, une autre crise, plus discrète, se dessine en aval des scieries. Car pour sauver leurs stocks de résineux d’un insecte ravageur, certains industriels du bois ont adopté une parade radicale : noyer littéralement les grumes sous des jets d’eau continus. Une solution qui fonctionne à merveille contre les insectes, mais qui semble avoir déplacé le problème plutôt que de le résoudre, en transférant la catastrophe de la forêt vers la rivière.

À retenir

  • Pour protéger les grumes contaminées par les scolytes, les scieries les arrosent en continu, une technique qui charge l'eau en tanins et matière organique
  • Cette eau chargée en matière organique désoxygène les cours d'eau, provoquant la mort massive des truites et autres espèces aquatiques
  • L'aspersion, perçue comme une solution mécanique, échappe en partie à l'encadrement environnemental strict imposé aux traitements chimiques

La parade anti-scolytes qui a tout changé

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à une technique ancestrale, connue des professionnels du bois depuis le début du XXe siècle : l’aspersion continue des grumes. Le principe est d’une simplicité déconcertante. En arrosant en permanence les troncs fraîchement coupés, on crée une pellicule d’eau qui limite la fente en bout du bois, prévient les taches disgracieuses dues à l’aubier, et surtout, ralentit considérablement les attaques fongiques et les infestations d’insectes xylophages.

Cette méthode a connu un regain d’intérêt spectaculaire avec l’explosion des populations de scolytes, ces petits coléoptères capables de dévaster des pans entiers de forêts d’épicéas en quelques saisons seulement. Dans le Nord-Est de la France, plusieurs centaines de milliers de mètres cubes de grumes ont ainsi été placées sous aspersion pour échapper à ces ravageurs, un chiffre qui vient s’ajouter aux 600 000 mètres cubes de pin maritime traités de la même façon dans le Sud-Ouest. Dans le Doubs voisin du Jura, la filière bois a dû composer dès 2023 avec un afflux massif d’épicéas contaminés, imposant une urgence absolue : sortir le bois de la forêt avant qu’il ne devienne inutilisable. Car un tronc piqué par les scolytes se retrouve rapidement bleui, une décoloration qui signe la perte quasi totale de sa valeur commerciale. Face à cette urgence économique, les zones de stockage sous aspersion se sont multipliées en sortie de forêt, souvent dans la précipitation.

Des ruisseaux qui suffoquent sous les tanins

Ce que peu de personnes avaient anticipé, c’est ce que devient toute cette eau une fois qu’elle a ruisselé sur des milliers de grumes empilées. En traversant l’écorce et le bois fraîchement coupé, elle se charge progressivement de tanins et de matière organique, des composés naturellement présents dans les résineux mais qui, une fois concentrés et déversés dans le milieu naturel, deviennent de véritables poisons pour la vie aquatique. Les eaux gorgées de ces substances, particulièrement abondantes chez les essences riches en matières extractibles comme le chêne ou certains pins, finissent leur course dans les ruisseaux et rivières qui bordent les zones de stockage.

Le mécanisme qui tue les poissons est aussi simple que redoutable : cette matière organique en décomposition consomme massivement l’oxygène dissous dans l’eau, un phénomène que les spécialistes appellent la désoxygénation. Pour des espèces exigeantes comme la truite, particulièrement sensible à la qualité de son habitat, la chute du taux d’oxygène peut s’avérer fatale en quelques heures seulement. C’est précisément ce scénario qui s’est joué dans certains cours d’eau du Jura, où les populations piscicoles se sont effondrées à mesure que les aires de stockage par aspersion se multipliaient en amont. Une trentaine d’hectares de vallée, voire jusqu’à quarante selon les zones concernées, ont ainsi vu leur écosystème aquatique basculer vers un état que l’on pourrait qualifier, sans exagération, de zone morte.

Quand sauver le bois tue la rivière

Il y a quelque chose de profondément ironique dans cette situation. La technique qui devait protéger une ressource forestière menacée par un insecte s’est transformée en menace pour un autre écosystème, tout aussi précieux. Les autorités environnementales ne sont pourtant pas restées les bras croisés : les traitements chimiques complémentaires, lorsqu’ils sont utilisés, doivent respecter des distances strictes vis-à-vis des captages d’eau potable, des plans d’eau et des espaces protégés. Mais l’aspersion elle-même, cette pluie artificielle et continue qui s’abat sur les stocks de grumes, échappe en partie à ce type d’encadrement, car elle est perçue avant tout comme une solution mécanique et non chimique.

Le stockage humide est désormais clairement identifié comme un générateur d’enjeux environnementaux liés à la qualité de l’eau, ce qui implique en théorie un traitement des eaux rejetées avant leur retour dans le milieu naturel. Dans les faits, la mise en place de ces dispositifs de filtration reste complexe et coûteuse, surtout pour des zones de stockage temporaire installées dans l’urgence. À cela s’ajoute un autre paradoxe : la manipulation des grumes gorgées d’eau sur ces aires de stockage constitue elle-même une opération à risque, tant les troncs alourdis et glissants représentent un danger pour les opérateurs. La filière bois se retrouve ainsi prise en étau entre une nécessité économique pressante et une responsabilité environnementale de plus en plus difficile à assumer.

Cette affaire jurassienne illustre à merveille la complexité des équilibres écologiques, où résoudre un problème en amont peut en créer un tout aussi grave en aval. Entre la nécessité de protéger une filière économique fragilisée par les scolytes et l’urgence de préserver des cours d’eau déjà mis à mal par le changement climatique, la question mérite d’être posée franchement : ne serait-il pas temps de repenser entièrement la gestion de ces zones de stockage, avant que d’autres vallées ne subissent le même sort que celles du Jura ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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