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En plantant dans les années 1930 une grimpante venue d’Asie pour retenir la terre de leurs talus, les Américains ont littéralement enseveli la végétation qu’ils voulaient sauver

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Cent millions de jeunes plants distribués en moins d’une décennie à des fermiers désespérés par l’érosion : voilà l’ampleur du programme fédéral qui a transformé une simple curiosité botanique importée du Japon en cauchemar végétal pour tout le Sud des États-Unis. Le kudzu, cette liane grimpante à croissance record, devait stabiliser des talus et des champs ravinés par des décennies de monoculture intensive. Elle a fini par recouvrir tout ce qu’elle touchait, y compris la végétation qu’elle était censée protéger.

À retenir

  • Une plante importée du Japon promettait de sauver les sols américains ravagés par la Grande Dépression
  • Le kudzu s’est propagé bien au-delà des prévisions, étouffant forêts entières sous un manteau de feuilles
  • La réalité scientifique du phénomène s’avère plus nuancée que la légende urbaine ne le suggère

Sommaire

  1. Une plante miracle pour sauver des sols à l’agonie
  2. Quand la solution devient le problème
  3. Le grand retournement administratif

Une plante miracle pour sauver des sols à l’agonie

L’histoire commence à Philadelphie, en 1876, lors de l’Exposition universelle du centenaire. Le kudzu, connu sous le nom de « kuzu » au Japon, est introduit aux États-Unis dans le cadre du pavillon japonais de cette exposition. Pendant des décennies, la plante reste une curiosité de jardin, appréciée pour ses fleurs parfumées et son feuillage généreux qui ombrage les vérandas du Sud.

Tout bascule dans les années 1930. Les tempêtes de poussière ravagent les Grandes Plaines, la Grande Dépression frappe de plein fouet une agriculture déjà fragilisée, et l’érosion des sols menace des régions entières. En 1935, alors que les tempêtes de poussière endommagent les prairies, le Congrès déclare la guerre à l’érosion des sols et enrôle le kudzu comme arme principale. Le service nouvellement créé pour l’occasion, le Soil Erosion Service, rebaptisé peu après Soil Conservation Service, en fait sa solution miracle.

Les chiffres de cette campagne donnent le vertige, même s’ils varient selon les sources. Plus de 70 millions de jeunes plants de kudzu sont cultivés dans des pépinières par le nouveau Soil Conservation Service. D’autres estimations grimpent plus haut encore : entre 1935 et 1942, les pépinières du Soil Conservation Service produisent 100 millions de jeunes plants de kudzu, expédiés dans tout le Sud-Est et distribués aux fermiers, ainsi qu’aux compagnies ferroviaires et aux services routiers qui les plantent le long des voies exposées. Pour convaincre les agriculteurs réticents, l’administration met la main au portefeuille. Pour vaincre les doutes persistants des fermiers, le service offre jusqu’à 8 dollars par acre à quiconque accepte de planter la liane.

La mobilisation dépasse largement le cadre agricole. Pendant la Grande Dépression, des centaines d’hommes sont employés par le Civilian Conservation Corps pour planter du kudzu. Le mouvement trouve aussi son porte-voix médiatique. Channing Cope, chroniqueur pour l’Atlanta Constitution, cultive le kudzu comme fourrage sur sa ferme au sud-est d’Atlanta, et fonde le Kudzu Club of America, dont les membres plantent la liane partout où ils le peuvent. Des reines de beauté du kudzu sont même élues, des concours régionaux organisés : la plante devient un véritable phénomène de société.

Quand la solution devient le problème

Le trait de caractère qui rendait le kudzu si séduisant, sa capacité à coloniser n’importe quel terrain en un temps record, s’est retourné contre ceux qui l’avaient encensé. La qualité que ses promoteurs vantaient le plus, sa vigueur et sa rapidité de croissance, s’est vite révélée être une vertu en excès : dès les années 1950, forestiers et ingénieurs routiers se plaignent que partout où elle est plantée, la liane grimpe ou s’étend, souvent à des vitesses de dix-huit à trente mètres par saison, engloutissant les pins et formant des tapis denses de plusieurs mètres d’épaisseur le long des routes ensoleillées.

Sous des conditions optimales, la plante peut gagner jusqu’à trente centimètres par jour. Un rythme suffisant pour envelopper un poteau électrique en quelques semaines, ou faire disparaître une grange abandonnée sous un manteau de feuilles vert sombre. Une plante envahissante aussi rapide que le kudzu surpasse tout, des herbes indigènes aux arbres matures, en les privant de la lumière du soleil dont ils ont besoin pour photosynthétiser. C’est là tout le paradoxe : la végétation censée être fixée et protégée par les racines du kudzu se retrouve étouffée sous ses propres feuilles.

Les récits de l’époque abondent en anecdotes de ce genre. Des maisons entières disparues sous le feuillage, des lignes téléphoniques suivies à la trace grâce aux poteaux qu’elles épousent, des forêts entières transformées en collines vertes et lisses où plus aucun arbre ne se distingue. Parce que le kudzu n’avait aucun prédateur insecte ou animal dans la région, il s’est propagé comme une traînée de poudre, formant des canopées feuillues au-dessus de forêts entières et tuant toute vie végétale en dessous.

Le grand retournement administratif

Le désamour officiel met du temps à s’installer, mais il finit par arriver. En 1953, les États-Unis cessent de préconiser l’utilisation du kudzu pour le contrôle de l’érosion, et en 1972, la plante est déclarée mauvaise herbe par le Département de l’Agriculture. Le retournement se confirme dans les décennies suivantes. En 1962, le Soil Conservation Service limite sa recommandation du kudzu aux zones éloignées des zones développées, avant qu’en 1970 l’USDA ne le classe finalement comme mauvaise herbe commune dans le Sud. Il faudra attendre 1998 pour que le kudzu rejoigne officiellement la liste fédérale des mauvaises herbes nuisibles.

Les scientifiques débattent aujourd’hui de l’ampleur réelle du phénomène, et le tableau est plus nuancé que la légende ne le laisse penser. Les chiffres les plus alarmistes évoquent des millions d’hectares engloutis, mais des relevés plus rigoureux tempèrent ce récit. Dans les médias et les publications scientifiques, on affirme généralement que le kudzu couvre entre sept et neuf millions d’acres à travers les États-Unis, mais des scientifiques réévaluant sa propagation ont trouvé que la réalité était bien différente : selon l’échantillonnage le plus récent, le Service forestier américain rapporte que le kudzu occupe, à des degrés divers, environ 227 000 acres de forêt, une surface comparable à celle d’un petit comté. la liane venue d’Asie reste un problème localisé mais bien réel, moins spectaculaire que le mythe populaire ne le suggère, sans pour autant être inoffensive : elle continue de coloniser routes, terrains vagues et bâtiments à l’abandon dans tout le Sud, là où personne ne vient la faucher.

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