À Chicago, l’eau du robinet a failli tuer la ville qui la buvait. À la fin du XIXe siècle, la rivière Chicago charriait les eaux usées de la métropole directement vers le lac Michigan, à quelques encablures des prises d’eau potable. La ville a alors creusé un canal capable d’inverser le courant de sa propre rivière, achevé le 2 janvier 1900. Le problème sanitaire a disparu presque du jour au lendemain. Mais ce que ce chantier a réellement ouvert, ce n’était ni une route commerciale ni un simple débouché portuaire : c’était une brèche permanente entre deux bassins hydrographiques que la géologie avait séparés pendant des millénaires.
À retenir
- Un chantier de 28 miles pour sauver une ville qui buvait ses propres égouts
- L’inversion réussit au-delà de toute espérance, mais ouvre une brèche permanente entre deux mondes
- Cent ans après, les autorités doivent construire des barrières pour empêcher ce qu’elles avaient créé
Sommaire
- Une ville qui buvait ses propres égouts
- Vingt-huit miles de terre, de roche et de dynamite
- Ce que le canal a vraiment mis en communication
Une ville qui buvait ses propres égouts
L’histoire commence par une négligence à l’échelle industrielle. Jusqu’en 1900, la rivière Chicago se déversait dans le lac Michigan avec toutes les eaux usées de la ville, tandis que les habitants puisaient leur eau potable dans des zones du lac polluées près de l’embouchure de la rivière, provoquant des épidémies de typhoïde et d’autres maladies hydriques. Le point de bascule survient en 1885 : une tempête déverse plus de quinze centimètres de pluie en deux jours, rinçant rues, bassins de rétention et égouts dans la rivière, polluant le lac bien au-delà des prises d’eau, si bien qu’environ 1,2 % de la population de la ville tombe malade et meurt de choléra, de typhoïde et de dysenterie. L’électrochoc politique est immédiat. Dès 1889, le Sanitary District of Chicago est créé pour affronter les problèmes d’assainissement de la ville. Sa première mission tient en une phrase : renverser le sens du courant pour éloigner définitivement les eaux usées du lac.
Vingt-huit miles de terre, de roche et de dynamite
La solution retenue paraît, pour l’époque, presque insensée. Réaliser ce projet démesuré exige la construction du Chicago Sanitary and Ship Canal, une voie navigable de 28 miles qui reste l’un des plus grands chantiers de terrassement jamais entrepris au monde. Le chantier débute en 1892 et mobilise des milliers d’ouvriers armés de pelles à vapeur et de dynamite pour venir à bout d’un terrain redoutable : il ranguait alors parmi les plus grands chantiers de terrassement au monde, obligeant les ouvriers à creuser à travers une moraine glaciaire dense et de la roche solide sur tout le tracé. Les méthodes inventées sur place ne resteront pas cantonnées à l’Illinois : les techniques d’ingénierie et les engins de terrassement mis au point pendant la construction du canal ont ensuite servi à bâtir le canal de Panama, sous la houlette du même ingénieur en chef, Isham Randolph, qui aura mis son expérience chicagoane au service d’un autre chantier planétaire.
Le résultat, une fois les vannes ouvertes, dépasse les espérances sanitaires des ingénieurs. Le renversement du courant est officiellement achevé le 2 janvier 1900 et son impact est immédiat : l’eau est désormais évacuée vers la rivière Des Plaines, où elle se dilue en rejoignant l’Illinois puis, finalement, le Mississippi. Les chiffres de mortalité confirment le pari : une étude estime que le renversement a réduit la mortalité générale d’environ 4 % dès 1900, soit près de 985 vies épargnées, avec les effets les plus marqués durant les mois d’été, une saisonnalité qui colle exactement au profil des maladies hydriques que la ville cherchait à éradiquer. L’ouvrage sera d’ailleurs consacré bien plus tard : l’American Society of Civil Engineers l’a classé parmi les « Sept Merveilles de l’ingénierie américaine » en 1955.
Ce que le canal a vraiment mis en communication
Le problème, c’est que la géographie ne se laisse pas corriger sans conséquence. Le canal ne relie pas simplement une rivière à une autre : il fusionne deux systèmes fluviaux qui n’avaient jamais communiqué. Construit pour transporter les eaux usées et les navires, le canal a créé une connexion artificielle entre le bassin des Grands Lacs et la vallée du Mississippi, deux écosystèmes qui avaient évolué séparément pendant des millénaires. Le canal constitue l’unique connexion permanente entre les deux principaux bassins versants de l’Amérique du Nord orientale : à l’ouest et au sud de la ligne de partage des eaux, tout coule vers le Mississippi et le golfe du Mexique ; à l’est et au nord, tout rejoint les Grands Lacs, qui renferment environ 20 % de l’eau douce de surface de la planète.
Pendant des décennies, la pollution elle-même a joué le rôle de barrière involontaire. Le passage, si pollué à l’origine qu’aucun poisson n’y survivait, s’est peu à peu assaini après l’adoption du Clean Water Act en 1972, jusqu’à ce que quelques espèces résistantes commencent à y apparaître. C’est ainsi que des espèces invasives comme la moule zébrée et le gobie à taches noires ont pu circuler librement entre les deux bassins grâce à cette connexion artificielle. Le scénario redouté par les biologistes porte aujourd’hui un nom : la carpe asiatique. Selon le chercheur Cory Suski, si le réseau de canaux protège l’approvisionnement en eau du lac Michigan, il a aussi créé un autre problème, celui de multiples points d’entrée pour les carpes asiatiques envahissantes, avec dix-huit sites identifiés comme présentant un risque élevé de transfert d’espèces nuisibles entre les deux bassins.
Face à cette menace, les autorités américaines ont dû construire, un siècle après le chantier originel, une barrière électrique dans ce même canal. Le corps des ingénieurs de l’armée a ainsi construit une barrière électrique expérimentale dans le canal en 2002 pour en évaluer l’efficacité contre l’échange interbassin de poissons envahissants. Le sujet divise encore chercheurs et gestionnaires : certains y voient une solution durable, d’autres un pansement provisoire. Les barrières électriques actuellement en place ne constituent qu’une solution à court terme pour contenir la carpe asiatique et de futurs envahisseurs, la séparation des deux bassins restant, pour beaucoup d’experts, la seule solution à long terme. Le débat a même pris une tournure financière considérable, avec un projet de fortification hydraulique chiffré, selon les estimations rapportées par le média Undark, à 1,2 milliard de dollars.
Le canal a aussi laissé une trace plus discrète, mesurée en centimètres d’eau plutôt qu’en poissons. Le canal et le renversement du courant qu’il a provoqué ont été mis en cause dans certaines calamités environnementales, dont la baisse mesurable du niveau des Grands Lacs constatée dans les années 1990. Un siècle après le premier chantier, l’idée d’une nouvelle inversion, cette fois pour rétablir la frontière naturelle entre les deux bassins, a bien été évoquée par des ingénieurs et des associations environnementales, sans jamais aboutir : la question de savoir s’il vaudrait la peine de tenter de renverser à nouveau son cours a été posée, mais l’idée n’a jamais vu le jour. Ce qui devait rester un problème d’égouts chicagoans s’est ainsi transformé, sans que personne ne l’ait vraiment planifié, en l’un des dossiers les plus épineux de la gestion des Grands Lacs.
Sources : chicago.suntimes.com | fws.gov | pmc.ncbi.nlm.nih.gov


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