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En fermant en 1932 par une digue de trente-deux kilomètres un golfe ouvert sur la mer du Nord, les Néerlandais ont littéralement remplacé une mer intérieure par une province entière

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Le 28 mai 1932, à 13h02 précisément, une poignée de terre glaise vient combler le dernier trou d’une digue longue de trente-deux kilomètres. Une dernière poignée de terre glaise colmate le dernier trou d’une digue longue de 32 kilomètres, et en quelques secondes, le Zuiderzee, ce golfe salé ouvert sur la mer du Nord depuis des siècles, cesse d’exister. À sa place : un lac d’eau douce baptisé IJsselmeer. Le pays ne s’arrête pas là. Quelques décennies plus tard, des villes entières se dressent là où des pêcheurs jetaient leurs filets, et une province tout entière voit le jour sur un ancien fond marin.

À retenir

  • Une digue titanesque de 32 kilomètres ferme un golfe entier en quelques secondes précises
  • Des polders successifs transforment progressivement le fond marin en terres fertiles et habitées
  • Une province nouvelle émerge du néant : le Flevoland accueille aujourd’hui plus de 400 000 habitants sur d’anciens fonds océaniques

Sommaire

  1. Un golfe fermé en quelques secondes, un pays repensé pour des générations
  2. De la mer à la terre : la mécanique des polders
  3. Le Flevoland, une province sortie tout entière des eaux
  4. Un bilan que les scientifiques continuent de discuter

Un golfe fermé en quelques secondes, un pays repensé pour des générations

L’endroit précis où tout bascule porte un nom : la Vlieter, un chenal profond où le dernier trou de la digue a été comblé avec de l’argile à till, précisément à 13h02, un jour de « marée morte », les ingénieurs ayant attendu le moment où les courants seraient les plus faibles pour refermer la brèche sans risquer un désastre. Rien n’est laissé au hasard dans ce chantier titanesque. L’ouvrage, appelé Afsluitdijk (littéralement « digue de fermeture »), est un barrage majeur et une chaussée aux Pays-Bas, dont le niveau des eaux diffère de chaque côté, avec aux deux extrémités des systèmes d’écluses permettant le passage des bateaux.

L’idée ne date pourtant pas de 1932. C’est en 1891 que le jeune ingénieur Cornelis Lely élabore les premiers plans de l’Afsluitdijk, avant de faire inscrire le projet à l’agenda du gouvernement en 1913 en tant que ministre des Travaux publics. Il aura fallu une catastrophe pour que le projet devienne prioritaire. L’histoire de l’Afsluitdijk commence avec la dévastatrice inondation de 1916, qui submerge de vastes zones le long de la côte néerlandaise, causant de nombreuses pertes en vies humaines et révélant que les digues existantes n’étaient pas suffisantes pour protéger le pays. Une fois achevée, la digue s’élève par endroits à 7,25 mètres au-dessus du niveau de la mer et a prouvé à de nombreuses reprises son rôle protecteur, sauvant la vie de millions de personnes.

De la mer à la terre : la mécanique des polders

Fermer le golfe n’était qu’une première étape. La véritable transformation géographique du pays s’opère après, à coups de pompage et de digues successives. Les ingénieurs néerlandais assèchent méthodiquement des portions entières du fond marin, polder après polder, sur plusieurs décennies. Le Wieringermeerpolder a été asséché en 1932 (20 000 hectares), puis le Noordoostpolder (48 000 hectares) en 1942, le Flevoland oriental (54 000 hectares) en 1957 avec un aménagement agricole mené à bien dans les années 1970, et le Flevoland méridional a émergé en 1968. Une technique particulière distingue ce dernier polder : contrairement aux polders précédents, le Flevopolder a été laissé entièrement entouré d’eau, l’expérience des constructions antérieures ayant démontré que c’était la meilleure façon d’éviter l’affaissement des terres voisines. Résultat : un territoire aujourd’hui considéré comme la plus grande île polder artificielle au monde.

Un quatrième chantier était pourtant prévu à l’origine. Un quatrième polder devait assécher une partie du lac Markermeer voisin, mais il n’a jamais vu le jour, freiné par l’austérité budgétaire de l’après-guerre. Le pays s’arrête donc en chemin, laissant le Markermeer comme dernier vestige liquide de l’ambition initiale.

Le Flevoland, une province sortie tout entière des eaux

La bascule administrative arrive tardivement, presque un demi-siècle après la fermeture de la digue. La création de la province et son statut définitif datent de 1986. Elle naît de la réunion de deux polders : le Flevopolder (constitué du Flevoland du Sud et du Flevoland de l’Est) et le Noordoostpolder, formés grâce à l’assèchement d’une partie du Zuiderzee, un ancien golfe maritime. Le territoire est saisissant par sa jeunesse géologique : l’altitude moyenne y est de moins 5 mètres, avec un maximum à moins 14 mètres, pour une superficie terrestre de 1 411,63 kilomètres carrés.

Sur ces terres qui n’existaient pas au début du siècle dernier vit aujourd’hui une population loin d’être symbolique. La province est peuplée de 423 000 habitants, soit 299 habitants par kilomètre carré, avec pour capitale la ville nouvelle de Lelystad, forte de 60 000 habitants. Plus d’un tiers de million de personnes dorment ainsi chaque nuit sur un plancher océanique d’un autre siècle. Seule exception à ce paysage entièrement artificiel : quelques buttes qui furent jadis des îles. Urk, ancienne île du Zuiderzee, constitue désormais la plus petite commune du Flevoland. Un village qui vivait de la pêche en pleine mer se retrouve ainsi entouré de champs de blé, sans avoir bougé d’un mètre.

Un bilan que les scientifiques continuent de discuter

La fermeture du golfe n’a pas eu que des effets spectaculaires sur la carte. Elle a aussi bouleversé des équilibres qui prenaient des siècles à se former, et les chercheurs restent partagés sur l’ampleur réelle de certains dégâts. La fermeture de la digue en 1932 a coupé net des siècles de migration des poissons ; un nouveau passage, la Vismigratierivier, constitue la première tentative sérieuse d’y remédier. Son ouverture, achevée en 2023, ne portera pleinement ses fruits qu’à partir de 2027, date à laquelle les premiers saumons et anguilles devraient enfin retrouver le chemin entre mer salée et lac d’eau douce.

Côté terres agricoles aussi, le tableau est plus nuancé qu’il n’y paraît. Dans le Noordoostpolder, la perméabilité des sables morainiques qui bordent l’ancienne côte a accentué les réactions du pompage sur les nappes phréatiques continentales, l’abaissement des eaux souterraines aggravant les conditions d’une exploitation agricole déjà difficile. Un siècle après le colmatage de la Vlieter, le pays qui a inventé la province la plus jeune d’Europe continue donc, chaque année, à discuter les termes exacts de son propre exploit.

Sources : laportedelhistoire.fr | plusaunord.com

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