Le 15 mai 1874, la Revue des Deux Mondes publie un article qui va enflammer les salons parisiens et les couloirs de l’Assemblée nationale. Son auteur, un officier topographe du nom de François Élie Roudaire, y expose un projet aussi simple dans son principe que titanesque dans son exécution : percer les dunes de sable qui séparent les Chotts de la Mer Méditerranée et faire couler l’eau dans le Sahara via un canal. L’idée n’est pas de creuser un simple fossé d’irrigation. Il s’agit ni plus ni moins que de créer une mer, en plein désert, à quelques centaines de kilomètres au sud d’Alger et de Tunis.
À retenir
- Un officier militaire imagine transformer le désert saharien en lac géant grâce à un canal
- Les mesures topographiques commencent à contredire les promesses du projet ambitieux
- Une barre rocheuse massive et des seuils invisibles achèvent de détruire le rêve
Sommaire
- Un capitaine saint-cyrien fasciné par une mer disparue
- Lesseps monte à bord, le pays s’enflamme
- Ce que les niveaux ont révélé
- Un rêve enterré par les chiffres, ravivé par le scandale
Un capitaine saint-cyrien fasciné par une mer disparue
Rien ne prédestinait Roudaire à une telle ambition, sinon peut-être son enfance à Guéret, où son père dirigeait le musée d’Histoire naturelle. Son père transmet sa passion pour les sciences et l’Histoire à son fils, qui se dirige vers des études scientifiques et sort sous-lieutenant de la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr. Affecté comme officier topographe en Algérie, il tombe sur un indice troublant : de vastes dépressions salées, les chotts, s’étendent sur des centaines de kilomètres entre l’Algérie et la Tunisie, et certaines mesures indiquent qu’elles se situent sous le niveau de la Méditerranée.
Roudaire n’invente rien de toutes pièces. Il découvre que dès le 18e siècle, un Anglais du nom de Shaw avait formulé l’hypothèse que la zone des chotts correspondait à celle d’une ancienne mer asséchée, qui aurait recouvert une grande partie du Sahara depuis le sud des Aurès jusqu’au golfe de Gabès. Mieux : les textes antiques semblent confirmer l’intuition. Roudaire acquiert la conviction que la vaste dépression salée correspond au lit d’une mer asséchée connue au temps d’Hérodote sous le nom de Baie de Triton. De là à vouloir la ressusciter, il n’y a qu’un pas, que l’officier franchit sans hésiter.
L’argument climatique achève de convaincre. En inondant ces dépressions, l’avantage de ce projet serait de modifier le climat de la région permettant la production agricole. Un désert transformé en grenier fertile, une mer artificielle ouvrant une voie maritime jusqu’au cœur du Maghreb : de quoi séduire une France encore meurtrie par la défaite de 1870, en quête de grandeur retrouvée.
Lesseps monte à bord, le pays s’enflamme
Le projet aurait pu rester une curiosité de revue savante. Il bascule dans une tout autre dimension lorsqu’un homme accepte de le porter : Ferdinand de Lesseps, tout juste auréolé du triomphe de Suez. L’initiateur en est un capitaine français qui a le soutien de Ferdinand de Lesseps, auréolé de la réussite du percement du canal de Suez, et qui se tourne déjà vers Panama. Pour Roudaire, c’est une bénédiction inespérée. Pour Lesseps, l’affaire a tout d’une nouvelle épopée à conduire.
Le soutien du bâtisseur de Suez n’est pas qu’une caution morale. Malgré toutes les incertitudes topographiques et géologiques, et pire, des certitudes qui parlent contre le projet, cet appui vaut de l’or. Lesseps ouvre à Roudaire les portes de l’Académie des sciences et des cabinets ministériels. Il appuiera Roudaire auprès des instances gouvernementales et lui donnera la tribune prestigieuse de l’Académie des Sciences. L’opinion publique suit, portée par la presse et par des figures aussi diverses que des écrivains, des savants et des politiques qui se laissent convaincre par la promesse d’une France capable de dompter le désert comme elle a dompté l’isthme de Suez.
L’Assemblée nationale finit par ouvrir les cordons de la bourse. L’opinion publique est tellement enthousiaste que le parlement français vote un crédit de 10 000 francs pour l’étude du projet, et Roudaire repart au Maghreb à la tête d’une équipe de trois officiers d’état-major, d’un médecin, du secrétaire de la Société Nationale de Géographie, de trente hommes du bataillon d’Afrique et de vingt soldats du Génie. Une expédition scientifique et militaire en bonne et due forme, pour vérifier sur le terrain ce qui n’était jusque-là qu’une hypothèse séduisante.
Ce que les niveaux ont révélé
C’est là que l’affaire se complique. Entre 1874 et 1878, Roudaire multiplie les missions de nivellement, cette technique topographique qui permet de mesurer précisément l’altitude d’un terrain par rapport au niveau de la mer. En 1874 et 1876, Roudaire entreprend deux expéditions pour déterminer les cotes, lui qui est topographe. Les premiers résultats, côté algérien, semblent lui donner raison : une partie des chotts se trouve bel et bien sous le niveau marin, parfois jusqu’à quarante mètres de profondeur selon certaines mesures.
Mais côté tunisien, les relevés tournent au cauchemar pour le projet. Les résultats sont plus négatifs que prévu sur la partie tunisienne : la dépression est discontinue jusqu’à la baie et les zones désertiques inondables ne sont pas toutes sous le niveau de la mer. Pire encore, un ingénieur du nom d’Edmond Fuchs fait une découverte qui change la donne géologique tout entière. Là où l’on imaginait un simple cordon de sable, Edmond Fuchs, en 1874, découvrit une barre de 40 mètres, faite de roches crétacées solides. Un obstacle rocheux massif, et non plus une dune facilement dégagée, se dresse entre la Méditerranée et les chotts.
Les campagnes suivantes ne font qu’aggraver le constat. En 1883, après une ultime mission financée par une société privée que Roudaire monte avec Lesseps, le verdict tombe, sans appel possible. De retour à Paris au printemps 1883, il faut se rendre à l’évidence : entre les chotts Sellem et Rharsa, un seuil d’une vingtaine de kilomètres rompt la continuité de la dépression. la mer intérieure rêvée par Roudaire n’aurait jamais été une étendue continue, mais une mosaïque de bassins séparés par des seuils rocheux, dont certains culminaient largement au-dessus du niveau marin.
Un rêve enterré par les chiffres, ravivé par le scandale
Les historiens et les géographes qui se sont penchés sur l’affaire s’accordent sur un point : ce sont les mesures d’altitude, bien plus que les arguments financiers, qui ont scellé le sort du projet. La surface réellement inondable fondait à vue d’œil au fil des expéditions. Alors qu’il y avait initialement un enthousiasme général pour le projet, des relevés ultérieurs ont révélé que l’un des chotts vers lequel Roudaire et de Lesseps proposaient de creuser un canal était en réalité au-dessus du niveau de la mer, ce qui réduisait la zone inondable de 6 000 à 8 000 kilomètres carrés.
Le débat scientifique reste vif jusqu’au bout, certains experts continuant de défendre la faisabilité technique quand d’autres, dont Fuchs, démontrent l’impossibilité géologique. Une commission parlementaire tranche finalement dans un sens prudent. Une commission parlementaire, en 1882, recommande l’ajournement. Ajournement qui, dans les faits, vaut enterrement : Roudaire meurt en 1885 sans avoir vu son projet se concrétiser, et le contexte politique achève de l’effacer des priorités nationales. Après le décès de François Elie Roudaire, le scandale du canal de Panama éclate, et le gouvernement français s’empresse d’oublier le projet de canal saharien du colonel Roudaire.
Il reste aujourd’hui une petite rue portant son nom à Guéret, sa ville natale, et un projet qui continue de fasciner les géographes pour une raison assez inattendue : les images satellite modernes confirment que certaines portions des chotts se situent bien en dessous du niveau de la mer, sans qu’aucun canal n’ait jamais permis de vérifier ce qu’aurait vraiment donné, à grande échelle, l’inondation contrôlée d’un désert.
Sources : revue-ein.com | ledialogue.fr | marchoucreuse23.canalblog.com


6 hour_ago
29



























.jpg)






French (CA)