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Au milieu des steppes de Mongolie-Intérieure s’étire depuis le milieu des années 2000 un quartier bâti pour un million d’habitants qui n’en a jamais accueilli le dixième

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Ordos, en Mongolie-Intérieure, abrite depuis le milieu des années 2000 un quartier baptisé Kangbashi, conçu pour loger un million de personnes. Deux décennies plus tard, la population officielle plafonne autour de 120 000 à 130 000 habitants selon les recensements les plus récents, soit à peine plus d’un dixième de l’objectif initial. Le contraste entre l’ampleur du projet et le vide de ses avenues en a fait, dans la presse internationale, l’archétype de la ville fantôme chinoise.

À retenir

  • Un quartier bétonné pour un million d’habitants, mais seulement 130 000 résidents après 20 ans
  • Les reportages d’Al Jazeera et Time ont transformé Kangbashi en symbole des excès urbains chinois
  • Malgré la croissance, le district reste à peine à 13% de sa capacité initiale prévue

Sommaire

  1. Le pari du charbon transformé en cité neuve
  2. Des avenues à huit voies pour personne
  3. Une croissance réelle, mais loin très loin du compte
  4. Un charbon qui finance déjà l’après-charbon

Le pari du charbon transformé en cité neuve

Tout part de l’argent du sous-sol. Ordos doit sa prospérité à ses réserves d’énergie et de minerais : un sixième des réserves de charbon du pays, des réserves prouvées de gaz naturel équivalentes à un tiers du total national. Cette manne a permis à la ville d’afficher l’un des PIB par habitant les plus élevés de Chine, avec un PIB par habitant d’environ 145 000 yuans, déjà supérieur à la moyenne du pays continental. Mais la vieille ville de Dongsheng manquait cruellement d’eau. Face à l’expansion du désert et à la raréfaction de l’eau, les autorités ont choisi de déplacer le siège du gouvernement municipal, et l’essentiel de ses habitants, vers Kangbashi, un secteur alors occupé par deux villages près de trois réservoirs.

Le chantier prend forme en trois temps bien identifiés. La construction du nouveau quartier a officiellement démarré et s’est déroulée principalement en trois étapes : de 2004 à 2007 pour les infrastructures, de 2007 à 2011 pour la construction en surface, de 2011 à 2015 pour la finalisation du projet. Le gouvernement local ne traîne pas : en 2006, l’urbanisme du nouveau secteur est approuvé par les autorités régionales, et dès juillet de la même année, le gouvernement municipal s’y installe intégralement. Sur le papier, l’ambition est démesurée. Dès 2003, les autorités municipales d’Ordos ont lancé la création d’un nouveau district destiné à accueillir un million d’habitants, sur une emprise qui atteindra 355 kilomètres carrés, à une trentaine de kilomètres de l’ancien centre.

Des avenues à huit voies pour personne

Le décor, lui, est bien là. Le quartier est rempli de tours de bureaux, de centres administratifs, de bâtiments gouvernementaux, de musées, de théâtres et de terrains de sport, sans oublier des lotissements entiers de duplex et pavillons de standing moyen-supérieur. Le problème, souligné dès 2009 par des reportages internationaux : le district avait été conçu à l’origine pour loger, soutenir et divertir un million de personnes, alors que presque personne n’y habitait.

C’est un reportage d’Al Jazeera, suivi d’un photoreportage du magazine Time, qui fait connaître Kangbashi au monde entier. Les premiers reportages qualifiant le district de « ville fantôme » sont sortis en 2009 ; une correspondante d’Al Jazeera ainsi qu’un photographe de Time Magazine ont livré des récits soulignant l’absence d’habitants dans la nouvelle ville. À l’époque, les chiffres donnent le vertige rapporté à l’ambition initiale : les estimations situent la population entre 20 000 et 30 000 habitants. Certains chercheurs nuancent pourtant la comparaison avec les villes fantômes classiques. Un texte récent d’Atlas Obscura le formule sans détour : Kangbashi n’a pas de fantômes ; ce n’est pas la cité perdue de Pripyat, dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, ni rien de comparable à Centralia ; on n’y trouve nulle part les traces de vies abandonnées, mais seulement les coquilles de béton d’une vie qui n’a jamais eu lieu.

Une croissance réelle, mais loin très loin du compte

Le vide originel n’a pas duré éternellement. Sur les années suivantes, la courbe démographique s’inverse doucement. En 2017, un article de Forbes signé Wade Shepard indiquait que la population avait grimpé à 153 000 habitants, contre 30 000 en 2009, rendant l’étiquette de ville fantôme de plus en plus difficile à justifier selon lui. Le recensement officiel confirme la tendance sans valider les chiffres les plus optimistes : la nouvelle zone de Kangbashi comptait une population de 118 796 habitants lors du recensement de 2020, un chiffre proche des presque 120 000 personnes atteintes en 2021 selon d’autres estimations.

Les chercheurs qui étudient le dossier restent partagés sur l’ampleur réelle du rattrapage. Une autrice qui s’est rendue sur place en 2025 évoque une population officielle d’environ 130 000 habitants en 2024, toujours en hausse, quand une autre publication, la même année, ramène l’estimation à environ 25 000 personnes, soit à peine 2,5 % de la capacité prévue. Cet écart s’explique en partie par la façon de compter : population résidente permanente, population diurne incluant les navetteurs de Dongsheng, ou périmètre administratif du district entier. Une chercheuse en urbanisme de l’université Tongji, qui a choisi Kangbashi comme terrain d’étude pour comparer les bulles immobilières en Espagne, en Angola et en Chine, rappelle d’ailleurs que le phénomène n’a rien d’isolé à l’échelle mondiale.

Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c’est l’écart avec les promesses initiales. Un article publié dès 2010 rappelait déjà que Kangbashi devait compter 300 000 résidents à cette date, un objectif intermédiaire lui-même très inférieur au million visé à terme, et pourtant jamais atteint dans les délais annoncés. Le district a formellement changé de statut administratif en 2016, passant de simple zone en construction à district à part entière, marquant la fin officielle d’un chantier étalé sur plus d’une décennie.

Un charbon qui finance déjà l’après-charbon

Ordos ne mise plus uniquement sur ses avenues désertes pour se projeter. La prefecture continue d’investir massivement dans de nouveaux projets industriels, tout en amorçant une bascule vers les énergies renouvelables, avec notamment un parc industriel présenté comme le premier du genre à viser la neutralité carbone totale. Kangbashi, de son côté, continue d’attirer des habitants au compte-gouttes, portés par des prix immobiliers restés bien plus accessibles que dans les grandes métropoles côtières. Reste que même dans les estimations les plus généreuses, le quartier conçu pour un million d’âmes n’en héberge toujours qu’une poignée de dizaines de milliers, ses larges boulevards continuant d’offrir, plus de vingt ans après les premiers coups de pelle, un contraste saisissant entre la démesure du dessin urbain et la modestie de la vie qui s’y déroule.

Sources : borgenproject.org | time.com

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