Chaque année entre février et avril, les chaînes de télévision japonaises diffusent un bulletin que l’on ne voit nulle part ailleurs au monde : la prévision pollinique du jour, avec ses cartes rouges et ses recommandations de masque. Ce nuage jaune qui s’échappe des branches au moindre coup de vent n’a rien d’un accident de la nature. Il porte une date de naissance précise, 1945, et une surface exacte : environ 4,5 millions d’hectares de cèdres du Japon, le sugi, plantés pour reconstruire un pays en ruines.
Le résultat de ce chantier forestier figure aujourd’hui dans les statistiques officielles du ministère de l’Environnement. Sugi alone covers about 4.4 million hectares, around 12 per cent of Japan’s land, and the Ministry of the Environment counts 38.8 per cent of the population affected by cedar pollinosis as of 2019, up from 16.2 per cent in 1998. Quatre Japonais sur dix, environ. Un mal qui, un demi-siècle plus tôt, n’existait tout simplement pas.
À retenir
- Le Japon a planté 4,5 millions d’hectares de cèdres entre 1945 et 1955 pour reconstruire le pays après la Seconde Guerre mondiale
- L’importation de bois moins cher d’Asie du Sud-Est à partir des années 1960 a rendu ces plantations non rentables et elles n’ont jamais été exploitées
- Ces arbres matures libèrent aujourd’hui d’énormes quantités de pollen synchronisé chaque printemps, affectant 38,8 % de la population japonaise en 2019
Sommaire
La reconstruction à coups de plantoir
Au sortir de la guerre, le Japon a besoin de bois. Des villes entières sont à rebâtir, des charpentes à remonter, une économie à relancer avec les moyens du bord. Le gouvernement lance alors une politique de reboisement d’une ampleur inédite, recrutant des villageois par milliers pour replanter les montagnes déboisées par des décennies d’exploitation intensive et par l’effort de guerre.
Le choix des essences ne doit rien au hasard. Instead of planting broadleaf trees like Japanese beech, the government chose to only plant two tree species, the fast-growing evergreens hinoki (Japanese cypress) and sugi (Japanese cedar). Ces deux conifères poussent vite, droit, et fournissent un bois de construction apprécié. Sur certains massifs, on va même jusqu’à raser des forêts de hêtres ou de chênes déjà en place pour les remplacer par ces plantations plus rentables. En quelques décennies, le sugi devient l’arbre le plus planté du pays, une espèce que l’on retrouve du sud de Hokkaido jusqu’à Kyushu.
Le geste, à l’époque, ne fait débat pour personne. Reboiser, c’est reconstruire.
Le bois qui ne valait plus rien
Puis vient le tournant des années 1960. Le Japon s’ouvre au commerce international et découvre que le bois importé de Malaisie ou d’Indonésie coûte nettement moins cher que celui de ses propres montagnes. Both species were selected for rapid growth and construction suitability, but the emergence of cheaper imported timber from Malaysia and Indonesia during the 1960s left the plantations largely unharvested and standing.
Les bûcherons désertent des pans entiers de la filière. Les millions de cèdres plantés vingt ans plus tôt restent debout, faute d’être rentables à couper. Ils vieillissent sur pied, tous au même rythme, puisqu’ils ont presque tous été mis en terre dans la même décennie. Those trees have since reached the mature window at which sugi and hinoki release maximum pollen, and because the stands were planted within the same postwar push they now mature and shed in unison, sending a single allergen surge over the country each spring.
Un arbre jeune produit peu de pollen. Un cèdre de trente ou quarante ans en libère énormément, et par vagues synchronisées sur des millions d’hectares à la fois. Le pays a, sans le vouloir, programmé sa propre saison des allergies avec vingt ans d’avance.
Quatre habitants sur dix, un chiffre qui a une date
Les enquêtes nationales menées tous les dix ans par les sociétés savantes japonaises d’oto-rhino-laryngologie racontent une progression continue. En 1998, 16,2 % de la population souffrait de pollinose au cèdre. En 2008, ce taux grimpait à 26,5 %. En 2019, la dernière enquête officielle en date fixait la prévalence à 38,8 %, selon les chiffres cités dans le document du gouvernement japonais présentant son plan de lutte contre le rhume des foins. Ce même document précise que les dépenses médicales liées à la rhinite allergique, pollinose comprise, atteignaient environ 360 milliards de yens en 2019 rien qu’en soins remboursés.
Avant les années 1960, cette maladie était si rare qu’elle ne portait pas de nom courant. a condition so rare before the 1960s that the Japanese had no word for it
Face à l’ampleur du problème, Tokyo a fini par agir au sommet de l’État. Le gouvernement a réuni en 2023 une conférence ministérielle dédiée à la pollinose, chargée de coordonner un plan national. Ce plan mise sur l’abattage progressif des plantations les plus âgées et leur remplacement par des variétés de sugi sélectionnées pour produire peu ou pas de pollen, une politique de reforestation étalée sur plusieurs décennies.
Le bois qui devait servir à rebâtir le Japon n’a presque jamais servi. Il continue, chaque printemps, de couvrir le pays d’une poussière jaune que personne, en 1945, n’avait vu venir.
Sources : ncbi.nlm.nih.gov | earthjournalism.net | medium.com


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