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En barrant l’Omo à 243 mètres de haut pour électrifier leur pays en 2016, les Éthiopiens ont littéralement supprimé la crue qui nourrissait le plus grand lac désertique du monde

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Le 17 décembre 2016, le Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn inaugure officiellement le barrage Gilgel Gibe III, sur la rivière Omo, dans le sud du pays. Il est inauguré le 17 décembre 2016 par le Premier ministre éthiopien, Haile Mariam Dessalegn, marquant la mise en service complète de l’ouvrage. Derrière la cérémonie, un mur de béton de 243 mètres qui a changé le sort de centaines de milliers de personnes, à des centaines de kilomètres de là, sur les rives d’un lac qu’elles n’imaginaient sans doute jamais menacé par un chantier électrique.

Un pays s’éclaire. Un autre peuple perd son calendrier.

Le projet comprend un barrage en béton compacté au rouleau de 243 mètres, le premier du genre en Éthiopie et l’un des plus hauts du monde. D’une capacité de 1870 MW et d’un coût de 1,8 milliard de dollars, elle a été construite sur la rivière Omo, en amont du lac Turkana. Dotée d’un réservoir pouvant contenir 14 700 millions de mètres cubes d’eau, Gibe III est la troisième centrale d’une série de cinq que l’Éthiopie prévoit d’installer sur le fleuve.

Le chantier a démarré en 2006, sous contrat signé sans appel d’offres avec le groupe italien Salini Impregilo. La première turbine tourne à l’essai dès septembre 2013, et l’électricité commence à circuler en octobre 2015. La moitié de la production est destinée au marché intérieur éthiopien, l’autre à l’exportation vers les voisins régionaux. Un projet pharaonique pour un pays qui, en 2007 encore, disposait d’une capacité électrique totale inférieure à ce que ce seul barrage produit aujourd’hui.

À retenir

  • Le barrage Gibe III de 243 mètres a supprimé le cycle de crue annuelle de l’Omo qui fertilisait les terres depuis des générations.
  • 500 000 habitants du bassin inférieur de l’Omo dépendaient entièrement de ces crues pour l’agriculture et l’élevage.
  • Le lac Turkana, privé de 90 % de ses apports en eau douce, a perdu son pic de crue annuel et voit sa salinité augmenter.

Sommaire

  1. La crue, ce désastre qui nourrissait les rives
  2. Le lac Turkana, privé de sa principale source d’eau douce
  3. Des lâchers artificiels qui n’imitent pas la nature

La crue, ce désastre qui nourrissait les rives

Avant la construction du barrage, l’Omo avait un débit naturellement fluctuant et débordait chaque année entre juillet et octobre. Cette crue n’avait rien d’un accident climatique à redouter.

Chaque année, elle déposait sur les berges une couche de limon fertile.

Les habitants attendaient la décrue pour semer, dans cette vase encore humide, du sorgho et d’autres cultures vivrières. Cette élimination de la crue annuelle de l’Omo était essentielle à la survie d’un demi-million d’habitants du bassin inférieur de l’Omo et de la région du lac Turkana. Un demi-million de personnes pratiquant l’agriculture de décrue et le pastoralisme dépendent entièrement du cycle naturel de crue de la rivière Omo.

Ce barrage met fin au régime de crues de l’Omo qui alimentait l’écosystème de la région et assurait la fertilisation du système agro-pastoral des habitants Bodi, Mursis et Dassanetchs. Ces changements majeurs détruisent les systèmes de ressources naturelles riverains de l’Omo, éliminant les pâturages de dernier recours pour le bétail, l’agriculture de décrue et les habitats de pêche dans tout le bassin inférieur de l’Omo. Le paradoxe est là, brutal : la crue qu’on redoute ailleurs sur la planète était, sur les rives de l’Omo, la condition même de la récolte. En la supprimant pour produire de l’électricité, l’Éthiopie a retiré aux populations en aval un calendrier agricole vieux de générations.

Le lac Turkana, privé de sa principale source d’eau douce

Le lac Turkana s’étend sur environ 6 700 km², à cheval sur la frontière kényane, et reste considéré comme le plus grand lac désertique du monde. Plusieurs centaines de milliers de pêcheurs et d’éleveurs vivent de ses rives, côté kényan comme éthiopien.

L’Omo lui fournit l’essentiel de son eau douce.

La cessation du pouls annuel d’eau douce et de sédiments de l’Omo dans le lac entraîne une hausse de la salinité et une réduction radicale des nutriments critiques. La couleur vert jade caractéristique du lac Turkana est due à de fortes concentrations de cyanobactéries, essentielles à la pérennité de ses pêcheries productives. Le lac est limité en nutriments, et les apports de l’Omo sont un facteur déterminant des concentrations de chlorophylle dont dépendent ces pêcheries.

Le remplissage du réservoir de Gibe III a provoqué une baisse du niveau du lac Turkana de 1,5 mètre entre janvier 2015 et janvier 2017, avant que les débits en aval ne soient régulés. Le golfe de Ferguson, zone abritée essentielle pour la pêche et la reproduction des poissons, a vu son rivage reculer significativement, son embouchure se réduisant à moins d’un kilomètre. Le niveau du lac a ensuite fluctué au gré des précipitations régionales, remontant nettement après des pluies exceptionnelles en Afrique de l’Est autour de 2019-2020. Le Turkana ne s’assèche pas : c’est son pic de crue annuel, celui qui rythmait pêche et agriculture, qui a disparu.

Des lâchers artificiels qui n’imitent pas la nature

Certains ingénieurs ont proposé des débits et crues « écologiques » contrôlés, mais ceux-ci ont peu de chances de reproduire les processus naturels. Un barrage peut ouvrir ses vannes à date fixe. Il ne peut pas restituer l’imprévisibilité, l’ampleur ni la charge en sédiments d’une vraie mousson.

Le barrage Gibe III retient les sédiments de fond, ce qui réduit le transport sédimentaire en aval. La régulation du débit pour l’hydroélectricité et l’irrigation élimine par ailleurs le pulse saisonnier de crue.

Gibe III fournit des débits stables toute l’année, ce qui permet le développement de grandes plantations agricoles commerciales dans le Bas-Omo. La plantation sucrière de Kuraz et d’autres zones identifiées pour la culture pourraient à terme prélever près de la moitié des apports de l’Omo au lac Turkana. Ce qui devait imiter la crue sert surtout, en réalité, à sécuriser l’irrigation de champs industriels qui n’existaient pas avant le barrage.

Un autre ouvrage doit encore compliquer l’équation en aval. Le barrage de Koysha, aussi appelé Gibe IV, dont la construction a démarré en 2016 sur le même fleuve, reproduira le même principe de régulation du débit. Deux barrages coordonnés sur l’Omo, c’est deux fois moins de place pour la crue naturelle de retrouver son cours. La facture énergétique de l’Éthiopie s’est allégée ; celle du fleuve, elle, continue de s’écrire au débit choisi par les turbines.

Sources : lettersandscience.ucdavis.edu | canr.msu.edu | ledevoir.com

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