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En rehaussant leurs digues à chaque crue depuis deux mille ans, les Chinois ont littéralement fait monter un fleuve entier jusqu’à dix mètres au-dessus des toits de la plaine

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À Kaifeng, dans la province du Henan, il suffit de grimper sur la digue pour comprendre l’anomalie. D’un côté, des toits de tuiles grises, des champs de maïs, des vélos qui roulent sur des routes plates. De l’autre, en contrebas, l’eau jaune du fleuve qui coule plusieurs mètres plus haut que le sol sur lequel on se tient. Le fleuve, exhaussé progressivement, coule entre ses digues au-dessus du niveau de la plaine, qu’il surplombe parfois de 10 mètres. Un delta agricole entier de fondu, littéralement, dans le lit d’un fleuve qu’on a fini par mettre en l’air.

Ce n’est pas un accident géologique. C’est un geste humain, répété sans interruption depuis deux mille ans.

À retenir

  • Le fleuve Jaune coule entre 4 et 10 mètres au-dessus du sol à cause de l’accumulation de limon et du rehaussement continuel des digues depuis 2000 ans
  • Le fleuve a rompu ses digues plus de 1 500 fois en 2 500 ans et a changé 26 fois son cours inférieur
  • En 1938, la rupture volontaire des digues a inondé 54 000 km² et provoqué 890 000 morts, transformant le fleuve en arme de guerre

Sommaire

  1. Une digue rehaussée, un lit qui remonte, une digue rehaussée encore
  2. Un fleuve sans affluent, une plaine sans échappatoire
  3. Des ruptures par milliers, des morts par millions
  4. Rien ne redescend

Une digue rehaussée, un lit qui remonte, une digue rehaussée encore

Le mécanisme tient en une phrase, mais ses conséquences ont façonné toute une région. Le Huang He prend sa source sur le plateau tibétain, puis traverse le plateau de lœss du Shanxi et du Shaanxi, une étendue de terre fine et friable, la plus vaste région lœssique du globe. L’eau y creuse, arrache, emporte. Le fleuve charrie une gigantesque quantité de limon, jusqu’à 1,6 milliard de tonnes chaque année, dont environ 1,4 milliard sont transportées jusqu’à la mer lorsque le débit le permet.

Le reste se dépose. Dans le cours inférieur, là où la pente devient presque nulle, le courant ralentit et lâche sa charge. Le lit s’épaissit d’année en année, centimètre après centimètre. Les riverains, pour continuer à contenir l’eau, rehaussent alors la digue. Le fleuve remonte encore, dépose encore plus de boue, et il faut rehausser de nouveau. En raison de cette accumulation de sédiments, le lit du fleuve se situe aujourd’hui de 4 à 6 mètres au-dessus des villes et des terres agricoles sur une grande partie de son cours inférieur, formant ce qu’on appelle le fleuve suspendu.

À Kaifeng, le phénomène atteint son maximum. Le fleuve Jaune y coule à environ dix mètres au-dessus du niveau du sol, un différentiel confirmé par plusieurs travaux universitaires français qui évoquent aussi un surplomb pouvant grimper jusqu’à treize mètres à certains endroits précis de la ville. Le mécanisme, dans son principe, ressemble presque à un tuyau qu’on répare en collant du ruban adhésif dessus, encore et encore, jusqu’à ce que le tuyau devienne plus gros que la pièce dans laquelle il passe.

Un fleuve sans affluent, une plaine sans échappatoire

Ce cours inférieur suspendu au-dessus de la plaine ne reçoit plus aucun affluent, contrairement à la quasi-totalité des grands fleuves du monde. Logique : aucune rivière ne peut remonter vers un lit plus haut que le sien. Le Huang He avance seul, encaissé entre ses propres digues, comme une autoroute surélevée qui traverserait une ville sans jamais croiser de bretelle.

Cette plaine, la plus grande surface de remblaiement de la Terre, porte aujourd’hui plus de deux cents millions d’habitants. Des rizières, des villes de plusieurs millions d’âmes, des usines. Tout ce monde vit sous la ligne de flottaison d’un fleuve qui n’a aucune raison de s’arrêter de monter tant que le plateau de lœss, en amont, continuera de s’éroder.

Des ruptures par milliers, des morts par millions

Un fleuve perché, ça ne pardonne pas quand ça cède. Au cours des 2 500 dernières années, le fleuve Jaune a rompu ses digues plus de 1 500 fois et a modifié 26 fois son cours dans sa partie inférieure. Un rythme que les archives chinoises résument par une formule devenue proverbiale : trois ans, deux ruptures ; cent ans, un changement de cours.

Certaines de ces ruptures ont changé l’histoire du pays. En 1887, une rupture de digue provoque l’inondation de plus de 15 000 kilomètres carrés, avec un million de victimes, et le fleuve gagne la rivière Huai au sud, jusqu’au Yangzi par le Grand Canal. Cinquante ans plus tôt, en 1851, une brèche à 50 kilomètres en aval de Kaifeng laisse échapper le fleuve selon son tracé actuel, alors qu’il coulait vers le sud depuis 1324. Sept siècles d’un cours abandonné en quelques heures.

Le pire reste militaire. En 1938, à la suite de la rupture volontaire des digues par l’armée chinoise pour ralentir l’avancée japonaise, 54 000 kilomètres carrés sont inondés, faisant 12 millions de sinistrés et 890 000 morts. Une digue, transformée en arme de guerre. Difficile de trouver un exemple plus brutal de ce que peut représenter un fleuve suspendu au-dessus des vies.

Rien ne redescend

Le paradoxe, c’est que le geste protecteur a fabriqué le danger qu’il combattait. Chaque digue rehaussée éloigne un peu plus la solution de repli : on ne peut pas simplement abaisser un lit rempli de limon compacté sur des mètres d’épaisseur, sous peine de raser les digues elles-mêmes et de libérer d’un coup ce que deux mille ans de dépôts ont accumulé.

La Chine a construit des barrages en amont, notamment sur le cours moyen, pour retenir une partie des sédiments avant qu’ils n’atteignent la plaine. Au cours des 70 dernières années, le pays a réalisé quatre projets de digues à grande échelle et mis en œuvre deux phases de projets de contrôle des inondations sur le cours inférieur, réduisant en 2019 la quantité accumulée de limon et de sable de près de 30 milliards de tonnes. Un ralentissement, pas une inversion.

Le lit, lui, reste où deux mille ans de crues et de rehaussements l’ont porté. Sur la digue de Kaifeng, les habitants continuent de vivre sous cette masse d’eau jaune, avec pour seule certitude que le fleuve, depuis vingt-cinq siècles, n’a jamais cessé de vouloir redescendre là où il coulait avant.

Sources : initiativesfleuves.org | thechinajourney.com

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