Il existe en France un chantier qui bat tous les records de lenteur, et il ne s’agit pas d’une autoroute ou d’une ligne de train à grande vitesse, mais d’un réacteur nucléaire endormi depuis des décennies au cœur du Finistère. Niché dans le paysage verdoyant des Monts d’Arrée, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Quimper, le site de Brennilis aurait dû être rasé, nettoyé et rendu à la nature depuis longtemps. Pourtant, quarante ans après son arrêt, les grues sont toujours là, les procédures s’accumulent, et les ingénieurs planchent encore sur des solutions techniques inédites. Comment un simple démantèlement a-t-il pu se transformer en saga administrative et technique aussi interminable ?
À retenir
- Le réacteur EL4 de Brennilis, arrêté en 1985, est le plus ancien chantier de démantèlement nucléaire français encore inachevé.
- L’extraction des 216 tubes transversaux de la cuve, prévue d’ici 2030, nécessite un robot spécialement conçu, ARTUR, développé par EDF et Graphitech.
- Encadré depuis 2023 par un décret prescrivant le démantèlement complet, le chantier ne devrait s’achever qu’autour de 2040-2041, pour un coût se chiffrant en centaines de millions d’euros.
Brennilis, le réacteur qui devait fermer en quelques années et qui résiste depuis quatre décennies
Tout commence dans les années 1960, lorsque la France, en pleine effervescence nucléaire, décide de tester une technologie originale. Le réacteur EL4 de Brennilis est mis en service en décembre 1966. Il s’agit alors du premier et unique exemplaire industriel français utilisant l’eau lourde comme modérateur et le gaz carbonique comme fluide caloporteur, un prototype de 70 mégawatts électriques destiné à explorer une voie technologique différente de celle qui allait finalement s’imposer dans le parc français. Après près de vingt ans de fonctionnement, l’installation est mise à l’arrêt définitif en 1985, victime de choix stratégiques ayant privilégié d’autres filières.
Ce qui devait alors n’être qu’une parenthèse technique s’est transformé en un feuilleton sans fin. Faute d’obligation de démantèlement rapide à l’époque, un décret de 1996 autorise le CEA, alors exploitant, à simplement confiner l’installation et à la transformer en site d’entreposage. L’exploitation est ensuite transférée à EDF en 2000, sans que le dossier n’avance véritablement. Résultat : Brennilis est aujourd’hui considéré comme le plus ancien chantier de démantèlement nucléaire français encore inachevé, une sorte de monument involontaire à la complexité administrative et technique du secteur.
Un chantier titanesque : pourquoi démanteler EL4 est si complexe
Démanteler un réacteur nucléaire ne consiste pas simplement à démonter des tuyaux et à évacuer des gravats. Il faut composer avec des matériaux irradiés, des structures massives et une cuve dont chaque élément doit être manipulé avec une précision chirurgicale. Le cas de Brennilis est particulièrement délicat en raison de sa conception unique : aucune autre installation française ne partage exactement les mêmes caractéristiques, ce qui empêche de s’appuyer sur des méthodes déjà éprouvées ailleurs.
La phase la plus critique concerne l’extraction des 216 tubes transversaux logés dans la cuve du réacteur. Pour y parvenir sans exposer les opérateurs à des niveaux de radioactivité dangereux, EDF et la société Graphitech développent actuellement un robot baptisé ARTUR, conçu spécifiquement pour cette mission de haute précision. Cette étape, prévue d’ici 2030, illustre bien la philosophie du chantier : chaque geste doit être pensé, testé et sécurisé avant d’être exécuté, quitte à retarder l’ensemble du calendrier de plusieurs années.
Des milliards d’euros et des recours juridiques : l’interminable feuilleton administratif
Si la technique complique la donne, l’administratif n’aide pas non plus. Un premier décret de démantèlement partiel est publié en 2011, mais il reste incomplet, en raison d’incertitudes persistantes sur la disponibilité d’une filière de gestion pour les déchets de moyenne activité à vie longue, un point sensible qui bloque encore aujourd’hui une partie des opérations. En 2018, EDF dépose un nouveau dossier complet, qui fait l’objet d’une enquête publique fin 2021, avant d’aboutir enfin à un cadre juridique clair.
C’est finalement le décret n° 2023-0898 du 26 septembre 2023 qui prescrit à EDF le démantèlement complet de l’installation. Un texte qui, sur le papier, clarifie enfin la situation, mais qui arrive après près de quarante ans d’attente et une multitude de recours, de contre-expertises et de négociations entre les différents acteurs concernés. Le coût global de l’opération, difficile à chiffrer avec exactitude, se compte en centaines de millions d’euros, sans compter les frais générés par cette lenteur chronique elle-même.
2040 ou jamais ? Ce que révèle Brennilis sur l’avenir du nucléaire français
Selon les estimations actuelles, le chantier de Brennilis devrait s’achever autour de 2040 ou 2041, soit près de soixante ans après l’arrêt du réacteur. Un horizon qui semble encore lointain, mais qui donne enfin une perspective concrète à un dossier longtemps resté dans le flou. Ce cas emblématique interroge directement la capacité de la France à gérer le cycle de vie complet de ses installations nucléaires, de la construction jusqu’au démantèlement final, alors que le pays s’engage aujourd’hui dans de nouveaux projets de réacteurs.
Brennilis fait figure de laboratoire grandeur réelle pour les futurs chantiers similaires. Les enseignements tirés en matière de robotisation, de gestion des déchets ou de coordination administrative pourraient bien accélérer le démantèlement d’autres installations vieillissantes dans les prochaines décennies. Reste une question de fond : la France saura-t-elle appliquer ces leçons plus rapidement la prochaine fois, ou d’autres sites suivront-ils le même chemin sinueux que celui tracé par ce petit coin du Finistère ?
Entre prouesse technique et casse-tête administratif, Brennilis résume à lui seul les paradoxes du nucléaire français : une expertise scientifique reconnue, mais une gestion du temps long qui peine encore à trouver son rythme. En ce moment même, dans les Monts d’Arrée, les équipes continuent patiemment leur travail, conscientes qu’elles écrivent une page importante de l’histoire industrielle du pays, même si cette page met un temps infini à se tourner.


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