Il mesurait plus de deux cents mètres de long, portait l’un des blindages les plus modernes de son époque, et pourtant aucun obus ennemi n’a jamais percé sa coque. Ce qui a eu raison de ce géant d’acier, ce ne sont pas les canons allemands, mais un ordre venu de l’intérieur même de la Marine française. En cette rentrée où l’on aime redécouvrir les grands récits de notre histoire, revenir sur le destin du Strasbourg permet de comprendre comment un navire conçu pour dominer les mers a fini par se saborder lui-même, dans un geste resté gravé dans la mémoire nationale.
À retenir
- Le 27 novembre 1942, l'équipage du Strasbourg sabordé volontairement son cuirassé pour empêcher sa capture par les troupes allemandes entrant dans l'arsenal de Toulon.
- Ce sabordage massif a englouti au total près de 90 navires français, soit environ 235 000 tonnes d'acier, dont 12 marins ont perdu la vie en l'exécutant.
- Renfloué par les Italiens puis restitué à la France en 1944, le Strasbourg fut de nouveau coulé par l'aviation américaine avant d'être définitivement ferraillé en 1955.
Le 27 novembre 1942, Toulon retient son souffle
Ce jour-là, les troupes allemandes forcent l’entrée de l’arsenal de Toulon avec un objectif précis : s’emparer de la flotte française, restée sous contrôle du régime de Vichy depuis l’armistice. Depuis des mois, les états-majors savaient qu’un tel scénario finirait par se produire. L’amiral de Laborde, alors à la tête de la flotte, applique des consignes fixées bien plus tôt, dès décembre 1940, par l’amiral Darlan, et rappelées à plusieurs reprises depuis. La consigne est claire : plutôt que de livrer les navires à l’ennemi, il faut les détruire.
En quelques heures à peine, l’arsenal se transforme en un chaos organisé. Les équipages ouvrent les vannes, sabotent les machines, mettent le feu aux réserves de carburant. L’opération n’est pas sans conséquences humaines : douze marins français perdent la vie et vingt-six autres sont blessés en tentant de neutraliser leurs propres bâtiments avant l’arrivée des soldats allemands. Un épisode tragique, mais qui reste, encore aujourd’hui, perçu comme un acte de résistance plutôt que de reddition.
Un cuirassé de 47000 tonnes sabordé par ses propres marins
Le Strasbourg n’est pas un navire ordinaire. Mis sur cale aux Ateliers et Chantiers de Saint-Nazaire-Penhoët à la fin de l’année 1934, il est lancé deux ans plus tard et n’entre en service actif qu’en avril 1939, quelques mois avant le début de la guerre. Avec ses 215 mètres de long et son déplacement de près de 47 000 tonnes en pleine charge, il figure alors parmi les fleurons de la Marine française, conçu pour rivaliser avec les meilleurs cuirassés européens de son temps.
C’est précisément parce qu’il représente un tel enjeu stratégique que son équipage refuse de le laisser tomber intact entre les mains allemandes. Le sabordage n’est pas un accident ni une défaite militaire au sens classique : c’est un choix délibéré, exécuté avec méthode, pour transformer un outil de guerre en épave inutilisable. En quelques instants, le fleuron de la flotte française sombre dans les eaux de la rade, sans qu’un seul coup de canon ennemi n’ait été nécessaire pour l’y contraindre.
77 navires engloutis pour ne rien laisser à l’ennemi
Le Strasbourg n’est pas seul à connaître ce destin. Ce même jour, 77 navires de guerre sont sabordés dans la rade de Toulon, un chiffre auquel s’ajoutent divers bâtiments auxiliaires, portant le total à près de quatre-vingt-dix unités englouties. Au final, ce sont environ 235 000 tonnes d’acier de guerre qui reposent par le fond, dont une bonne partie de ce que la Marine française comptait alors de plus moderne et de plus puissant.
Cette destruction volontaire et massive envoie un message fort, autant à l’occupant qu’aux Alliés. Plutôt que de laisser sa flotte grossir les rangs de la marine allemande ou italienne, la France choisit de la sacrifier. Cet épisode, connu sous le nom de sabordage de la flotte française à Toulon, est aujourd’hui considéré comme un acte fondateur pour la réputation de la Marine nationale auprès des Alliés, une manière symbolique de marquer l’entrée de la France libre dans la coalition antinazie, malgré le contexte trouble de l’époque.
L’épave du Strasbourg, dernier acte d’une flotte sacrifiée
L’histoire du Strasbourg ne s’arrête pourtant pas au fond de la rade toulonnaise. Renfloué par les Italiens, le cuirassé est restitué à la France en mai 1944, dans un contexte de guerre qui touche à sa fin. Mais son répit est de courte durée : quelques mois plus tard, en août 1944, il est de nouveau coulé, cette fois par l’aviation américaine, lors des bombardements précédant le débarquement de Provence. Un navire décidément marqué par une malchance persistante, sabordé par les siens puis détruit par ses futurs alliés.
Renfloué une seconde fois en 1945, le Strasbourg ne reprendra jamais la mer en tant que navire de combat. Sa coque sert alors de cible pour des essais sur les explosions sous-marines, au large de la presqu’île de Giens, avant d’être finalement ferraillé en 1955. Ainsi disparaît, morceau par morceau, l’un des symboles les plus imposants de la flotte française d’avant-guerre, dont le destin résume à lui seul le dilemme tragique vécu par la Marine nationale durant cette période trouble.
Le sabordage de Toulon reste ainsi l’un de ces moments où l’histoire militaire bascule dans quelque chose de plus symbolique qu’une simple bataille. En choisissant de détruire elle-même sa flotte plutôt que de la céder, la France a inscrit dans la mémoire collective un geste à la fois désespéré et digne. Reste une question qui continue d’alimenter les débats d’historiens : et si ces navires avaient pu rejoindre les forces alliées plus tôt, quel autre tournant la guerre en Méditerranée aurait-elle pu prendre ?


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