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Des stations balnéaires ont aligné des brise-lames pour sauver leur plage : ce qui a disparu ensuite n’était ni le rivage protégé ni le fond de la baie

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Un épi planté perpendiculairement au rivage retient bien le sable, mais jamais celui qu’on croit. La plage qu’il était censé sauver s’épaissit parfois de façon spectaculaire. Ce qui s’efface, ce n’est ni le sable de cette plage protégée ni le fond marin de la baie voisine : c’est la plage suivante, celle qui recevait jusque-là le sable transporté par le courant côtier, et qui se retrouve brutalement privée de son approvisionnement naturel.

À retenir

  • Un épi sauve une plage en affamant celle d’à côté du sable qui lui est naturellement livré
  • L’effet domino force les communes voisines à construire leurs propres ouvrages pour compenser
  • Cinquante ans de béton côtier n’ont pas résolu le problème mais l’ont amplifié de façon exponentielle

Sommaire

  1. Un ouvrage qui coupe le fil du sable
  2. La plage qui paie la facture du voisin
  3. La course sans fin des ouvrages qui se répondent

Un ouvrage qui coupe le fil du sable

La dérive littorale, ce courant qui pousse le sable le long des côtes au gré des vagues obliques, fonctionne comme un tapis roulant permanent. Un épi est une barrière physique qui freine le transport de sédiment dû à la dérive littorale le long de la côte, et provoque une accumulation des sédiments du côté amont, celui exposé au courant principal. Vu depuis la plage protégée, l’effet est immédiat : le sable s’accumule, la dune se reconstitue, les baigneurs retrouvent une bande de sable confortable.

Mais ce tapis roulant ne s’arrête pas de couler par miracle ailleurs. L’interruption du transit sédimentaire a pour principale conséquence une accumulation importante de sédiment au niveau de l’ouvrage, en amont de la dérive littorale, et une érosion marquée en aval. Le sable qui manque en aval n’a pas disparu dans l’absolu : il est simplement resté coincé contre l’épi, côté amont, pendant que la plage suivante attend en vain sa livraison. Un observatoire du littoral réunionnais a documenté ce basculement de façon presque clinique : l’implantation d’un ouvrage transversal à la plage a provoqué l’interruption du transit sédimentaire, entraînant une forte accumulation de sable en amont, au niveau de la plage des Brisants, et une forte érosion en aval, au niveau de la plage des Roches noires.

La plage qui paie la facture du voisin

Sur les côtes anglaises, ce transfert de sable se lit à la règle. À Hornsea, sur la côte du Holderness, on mesure une différence de hauteur de près de deux mètres entre la plage située d’un côté et de l’autre d’un même épi. D’un côté, une plage large et rehaussée ; de l’autre, un ressaut brutal qui expose les promeneurs à un vrai danger, particulièrement pour les jeunes enfants. Le phénomène n’a rien d’anecdotique : les plages situées en aval des ouvrages sont privées de matériaux à cause de leur impact sur la dérive littorale, ce qui entraîne une érosion accrue avec des conséquences économiques plus loin sur la côte.

En France, la façade méditerranéenne a servi de laboratoire grandeur nature à ce mécanisme depuis un demi-siècle. Sur le littoral picard, un usage pourtant très différent des épis, la mytiliculture, a produit le même effet pervers : la mise en place de plusieurs dizaines de milliers de pieux pour la mytiliculture a induit une forte sédimentation locale au détriment des plages situées en aval de la dérive littorale. Le sable ne fait pas de distinction entre un épi construit pour la baignade et un pieu planté pour l’ostréiculture : il s’arrête où on l’arrête, et manque où on ne l’attend pas.

La course sans fin des ouvrages qui se répondent

Face à une plage soudain affamée, la réponse la plus fréquente consiste à construire un nouvel ouvrage juste à côté, pour colmater le problème créé par le premier. Il en résulte généralement l’implantation de nouveaux ouvrages similaires afin de remédier aux effets de l’ouvrage précédent, ce qui entraîne une artificialisation progressive du littoral. Le résultat sur le temps long se mesure en kilomètres de béton et d’enrochement : la France a historiquement géré son littoral par des techniques dites dures pour fixer le trait de côte, et le linéaire d’aménagements littoraux a doublé sur les cinquante dernières années.

L’essor de la plaisance a amplifié le phénomène à une tout autre échelle que celle des simples épis de plage. L’accroissement rapide du nombre de ports de plaisance à partir des années cinquante a modifié les mouvements de sédiments et a pu accentuer l’érosion marine sur les secteurs adjacents, les digues de ces ports constituant de véritables barrières infranchissables pour les sédiments drainés par la dérive littorale, créant des déficits importants en aval dérive. un port construit pour abriter des bateaux peut condamner, des kilomètres plus loin, une plage qui n’a jamais vu passer un seul voilier.

Les ingénieurs côtiers ne sont pas tous d’accord sur l’ampleur exacte de ce report d’érosion. Selon une analyse publiée sur Coastal Wiki, plateforme scientifique de référence en génie côtier, si une dérive littorale naturelle existe en aval d’un champ d’épis, l’érosion y sera comparable à celle produite par un épi isolé, et pourrait même être plus forte si le champ d’épis réduit fortement le passage des sédiments dont dépend la côte en aval. Ce point technique compte : il signifie que l’ampleur des dégâts en aval ne dépend pas seulement du nombre d’ouvrages construits, mais de la largeur de la zone de déferlement et de la quantité de sable qui parvient malgré tout à contourner l’obstacle. Bien qu’ils soient largement utilisés, les épis ne constituent généralement pas une solution efficace lorsqu’ils sont employés seuls, car ils provoquent une érosion importante en aval sans créer de nouvelle source de sédiments ; là où le bilan sédimentaire côtier est négatif, leur construction doit être complétée par un rechargement artificiel ou d’autres mesures de gestion du sédiment.

Certaines communes ont fini par troquer le béton contre du sable importé, une solution jugée moins agressive pour le littoral voisin. La recharge régulière en sable du bas de la plage apparaît efficace et d’un coût acceptable, notent les spécialistes des dynamiques littorales, même si elle demande un entretien répété que beaucoup de petites stations balnéaires peinent à financer année après année.

Sources : observatoire-littoral-lareunion.re | coastal-management.eu | brgm.fr

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