Trois carcasses de béton dorment dans le désert du Nevada depuis plus d’un demi-siècle. Ce ne sont pas des bunkers militaires ordinaires : ce sont des bancs d’essai construits pour faire rugir des moteurs-fusées à propulsion nucléaire, censés un jour propulser des astronautes vers Mars. Personne n’y a rallumé la moindre flamme depuis 1973.
À retenir
- Des moteurs-fusées nucléaires ultra-puissants ont été testés avec succès dans le désert du Nevada, mais aucun n’a jamais volé
- Le programme a été annulé non pas à cause d’un échec technique, mais parce que les missions pour lesquelles il était conçu n’ont jamais été financées
- Ces installations restent hautement radioactives après plus de 50 ans et ne commencent seulement maintenant à être partiellement démolies
Sommaire
- Un programme né pour atteindre Mars
- Cinq minutes de feu pour des années de travail
- Un moteur qui marchait, une mission qui n’a jamais existé
- Radioactif, démoli, mais pas oublié
Un programme né pour atteindre Mars
Tout commence à Jackass Flats, un secteur reculé du Nevada Test Site, à environ 160 kilomètres au nord-est de Las Vegas. La Nuclear Rocket Development Station était une installation NASA-AEC concernée par la recherche sur les moteurs-fusées à propulsion nucléaire comme la série KIWI, destinés à la propulsion spatiale des étages supérieurs. Le projet, baptisé Project Rover puis NERVA, visait un objectif ambitieux pour l’époque : équiper de futures missions habitées vers Mars d’un moteur capable de raccourcir drastiquement le trajet.
Sur ce site isolé, le programme consistait en des cellules de test A et C, un banc d’essai moteur ETS-1, des installations de maintenance et d’assemblage des réacteurs et des moteurs, un complexe de contrôle et une zone de stockage de matériaux radioactifs. Le détail le plus étonnant reste sans doute le mode de transport des réacteurs irradiés : les trois cellules de test étaient reliées par un chemin de fer où une locomotive télécommandée transportait le réacteur hautement radioactif, surnommé la ligne ferroviaire la plus courte et la plus lente du monde. Une prudence qui en dit long sur la dangerosité de ce qui se jouait derrière ces murs de béton armé.
Cinq minutes de feu pour des années de travail
Le contraste est saisissant entre l’ampleur des infrastructures et la brièveté des essais qu’elles ont abrités. Le réacteur KIWI-A a été testé le 1er juillet 1959 pendant 5 minutes à 70 mégawatts ; KIWI-A1 a suivi le 8 juillet 1960 pendant 6 minutes à 85 mégawatts, puis KIWI-A3 le 10 octobre 1960 pendant 5 minutes à 100 mégawatts. Cinq minutes, six minutes : c’est tout ce qu’ont vécu certains de ces monstres de technologie avant de repartir en démontage radioactif.
D’autres essais ont duré un peu plus longtemps, sans jamais atteindre l’ampleur d’un vol réel. Le réacteur d’essai Peewee a fonctionné en novembre-décembre 1968 dans la cellule de test C pendant 40 minutes à 500 mégawatts, avec des performances proches des prévisions. Puis vint le moteur XE’, seul à avoir été testé dans une configuration proche du vol réel : il tirait vers le bas dans un diffuseur au banc d’essai moteur, développait 1100 mégawatts et a connu environ 28 démarrages. Le dernier réacteur allumé sur le site, le NF-1, a fonctionné à 44 mégawatts avec plusieurs essais de 90 minutes durant l’été 1972. Au total, sur toute la durée du programme, le Space Nuclear Propulsion Office a supervisé 23 essais de réacteurs entre 1959 et 1972. Vingt-trois allumages pour un programme qui aura mobilisé des centaines d’ingénieurs pendant près de deux décennies.
Un moteur qui marchait, une mission qui n’a jamais existé
Le plus frustrant, dans cette histoire, n’est pas un échec technique. Les moteurs fonctionnaient. Puis le programme a été mis au placard avant qu’un seul n’ait jamais volé. La raison ne tient pas à un défaut de conception mais à un simple manque d’usage : l’engin n’a pas été abandonné parce qu’il avait échoué, mais parce que les missions pour lesquelles il avait été conçu, vols habités vers Mars et bases permanentes au-delà de la Lune, n’ont jamais été financées ; avec la fin du programme Apollo et le choix de la navette spatiale comme prochaine étape, un moteur puissant s’est retrouvé sans rien à propulser. Project Rover a été un succès technique, mais a finalement été annulé. Le Nevada n’a pas eu droit à son décollage lunaire ou martien ; il a eu droit à des bâtiments vides qui allaient rouiller à ciel ouvert pendant des décennies.
Radioactif, démoli, mais pas oublié
Ce silence n’est pas sans conséquence. Les cellules de test ont laissé une empreinte durable dans le sol et le béton. Différents types de réacteurs nucléaires ont été testés à la cellule TCA de 1959 à 1969, contaminant l’installation avec des produits de fission, des produits d’activation neutronique et des particules de combustible ; la plupart de la contamination provenait d’isotopes à demi-vie relativement courte, aujourd’hui disparus, mais certains isotopes préoccupants demeurent, comme le césium-137, le strontium-90, le cobalt-60 et l’europium. Un héritage invisible, qui explique pourquoi ces structures n’ont jamais pu être réutilisées ni même visitées librement.
Le décor a fini par bouger, mais très récemment et très partiellement. En 2023, le Nevada National Security Site a achevé la démolition de quatre bâtiments de l’installation Test Cell C, une étape de nettoyage menée par les équipes du programme environnemental d’EM Nevada. Le reste du site, lui, continue de dormir. Et paradoxalement, l’idée qui l’a fait naître n’a jamais paru aussi actuelle : la propulsion thermique nucléaire revient dans les cartons des agences spatiales, portée par la promesse de raccourcir un futur voyage vers Mars, exactement l’argument qui justifiait la construction de ces bancs d’essai il y a plus de soixante ans. La différence, cette fois, c’est qu’aucun mur de béton n’attend encore dans le désert pour l’accueillir : les ingénieurs repartent de zéro, sur d’autres sites, avec d’autres matériaux, en espérant ne pas refaire l’erreur de construire une technologie sans lui donner de mission à accomplir.
Sources : vermotetassocies.com | tile.loc.gov


3 week_ago
85



























.jpg)






French (CA)