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Sous un lac gallois dort depuis 1965 un village entier noyé pour donner à boire à Liverpool

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Imaginez devoir quitter votre maison, votre école, le cimetière où reposent vos grands-parents, non pas à cause d’une catastrophe naturelle, mais parce qu’une ville étrangère a besoin d’eau pour ses usines. C’est exactement ce qu’ont vécu les habitants de Capel Celyn, un petit village gallois englouti volontairement sous les eaux d’un lac artificiel en 1965. Aujourd’hui encore, sous la surface paisible du Llyn Celyn, dorment les vestiges d’une communauté entière, sacrifiée pour étancher la soif industrielle de Liverpool. Cette histoire, méconnue en France, résonne pourtant comme une véritable blessure identitaire au pays de Galles, où elle continue d’alimenter les débats sur la souveraineté et l’autonomie galloise.

À retenir

  • En 1965, le village gallois de Capel Celyn a été englouti sous les eaux du lac Llyn Celyn pour approvisionner Liverpool, malgré l'opposition de 35 des 36 députés gallois.
  • Le village comptait 67 habitants, douze maisons, une école et une chapelle, et faisait partie des dernières communautés à vivre entièrement en langue galloise.
  • Le conseil municipal de Liverpool a présenté ses excuses officielles seulement le 19 octobre 2005, plus de quarante ans après les faits.

Un village gallois sacrifié pour la soif d’une ville anglaise

Dans les années 1950, Liverpool connaît une croissance industrielle qui exige des ressources en eau toujours plus importantes. Les autorités municipales, réunies sous le nom de Liverpool Corporation, jettent leur dévolu sur la vallée du Tryweryn, nichée dans le Merionethshire, un territoire aujourd’hui intégré au comté du Gwynedd, au nord-ouest de la petite ville de Bala. Plutôt que de négocier avec les autorités galloises locales, la corporation choisit une voie radicale : faire adopter une loi spécifique du Parlement britannique, le Liverpool Corporation Act de 1957, qui lui permet de contourner tout besoin d’accord régional.

Le procédé est aussi efficace que brutal. En s’appuyant sur une législation nationale, Liverpool s’affranchit des oppositions locales et impose son projet sans véritable dialogue. Le résultat de cette manœuvre administrative sera un réservoir impressionnant : environ 4 kilomètres de long, s’étendant sur 320 hectares, capable de contenir près de 71,2 millions de mètres cubes d’eau. Une prouesse technique, certes, mais construite sur les fondations d’un village rayé de la carte.

Capel Celyn, la dernière communauté galloise à vivre selon ses propres règles

Avant d’être englouti, Capel Celyn n’était pas un village comme les autres. Il comptait douze maisons et fermes, un bureau de poste, une école et une chapelle entourée de son cimetière, autant de repères qui structuraient le quotidien de ses 67 habitants. Mais ce qui rendait cette communauté particulièrement précieuse aux yeux des défenseurs de la culture galloise, c’est qu’elle figurait parmi les dernières localités de la région à vivre entièrement en langue galloise, sans avoir recours à l’anglais dans la vie de tous les jours.

Ce détail, loin d’être anecdotique, a transformé la disparition du village en symbole bien plus large que la simple perte d’un hameau rural. En rayant Capel Celyn de la carte, c’est tout un pan de l’identité linguistique et culturelle galloise qui se retrouvait menacé. Sur les 67 personnes vivant dans la vallée, 48 ont perdu leur foyer lors de la mise en eau, contraintes de reconstruire leur vie ailleurs, loin de leurs racines.

1965, l’année où l’eau a tout effacé

Le vote du projet de loi au Parlement britannique aurait dû, en théorie, refléter une forme de consensus démocratique. Il n’en fut rien. Sur les 36 députés gallois siégeant à Westminster, 35 s’étaient fermement opposés au texte, le trente-sixième ayant préféré s’abstenir plutôt que de voter en sa faveur. Malgré cette opposition quasi unanime, la loi fut adoptée sans encombre, illustrant avec une clarté troublante le déséquilibre de pouvoir entre le Pays de Galles et le Parlement de Londres.

En 1965, l’inévitable se produit : les vannes s’ouvrent, et l’eau commence lentement à recouvrir la vallée du Tryweryn. Maisons, école, chapelle et cimetière disparaissent progressivement sous la surface montante du réservoir. Ce moment, vécu comme une véritable tragédie par les habitants et par une grande partie de la population galloise, marque un point de non-retour. Le slogan « Cofiwch Dryweryn », que l’on pourrait traduire par « Souvenez-vous de Tryweryn », apparaît alors comme un cri de ralliement qui perdure encore aujourd’hui, peint sur des murs et repris dans les discours politiques.

Cicatrice nationale : ce que Llyn Celyn a changé pour le pays de Galles

L’affaire de Tryweryn dépasse largement le cadre d’un simple contentieux local. Elle est aujourd’hui considérée comme l’un des déclencheurs majeurs de la montée en puissance du nationalisme gallois moderne, incarné notamment par le parti Plaid Cymru. Ce sentiment d’injustice, né du fait qu’une décision aussi lourde de conséquences ait pu être prise sans tenir compte de l’avis quasi unanime des représentants gallois, a alimenté une dynamique politique qui allait, des décennies plus tard, contribuer au processus de dévolution, c’est-à-dire au transfert progressif de certains pouvoirs de Londres vers Cardiff.

Il faudra attendre le 19 octobre 2005 pour que le conseil municipal de Liverpool présente officiellement ses excuses pour la manière dont l’affaire avait été gérée. Un geste symbolique fort, mais qui arrive plus de quatre décennies après les faits, quand les habitants directement concernés ont, pour beaucoup, déjà disparu. Reste aujourd’hui ce lac, paisible en apparence, qui continue de rappeler que sous une surface calme peuvent parfois se cacher des histoires bien plus tumultueuses qu’il n’y paraît.

L’histoire de Capel Celyn illustre à quel point les grandes infrastructures, aussi utiles soient-elles pour répondre aux besoins d’une population urbaine, peuvent avoir un coût humain et culturel considérable. Entre la nécessité de moderniser des villes en pleine expansion et le respect des communautés locales, la frontière reste parfois ténue. Alors, la prochaine fois que vous croiserez un lac artificiel sur une carte, peut-être vous demanderez-vous quelle histoire se cache réellement sous sa surface.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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