Trente-deux kilos, soixante-dix watts, moins de mémoire qu’un simple grille-pain intelligent aujourd’hui : voilà pourtant la machine qui a guidé Neil Armstrong et Buzz Aldrin jusqu’à la Mer de la Tranquillité en juillet 1969. Et son cerveau, l’Apollo Guidance Computer, n’a pas été gravé dans une usine de silicium high-tech. Il a été cousu, littéralement, par des ouvrières penchées sur des métiers à tisser miniatures, dans une usine du Massachusetts.
À retenir
- Des milliers de points de couture tissés à la main contenaient le code qui a calculé la trajectoire lunaire
- Un seul fil mal placé aurait pu condamner toute la mission à 380 000 kilomètres de la Terre
- Ces ouvrières expertes, surnommées les « Little Old Ladies », restent pour la plupart anonymes dans l’histoire officielle de l’espace
Sommaire
- Un ordinateur conçu à Cambridge, tissé à Waltham
- Une aiguille au lieu d’un graveur au silicium
- Les « Little Old Ladies » qui ont vérifié chaque point
- Un savoir-faire disparu, une leçon toujours actuelle
Un ordinateur conçu à Cambridge, tissé à Waltham
Tout commence au MIT Instrumentation Laboratory de Cambridge, sous la direction de Charles Stark Draper. C’est là que naît, entre 1961 et 1966, l’architecture d’un calculateur pensé pour tenir dans une cabine spatiale plutôt que dans une salle entière. Le résultat pèse environ 32 kilos pour 70 watts de consommation, l’équivalent d’une grosse ampoule allumée en continu. Chaque AGC mesurait 61 cm par 32 cm par 15 cm, environ la taille d’un ancien boîtier PC « full tower », et pesait 31,8 kg pour 70 watts de puissance.
Côté mémoire, les chiffres donnent le vertige par leur modestie. L’appareil ne disposait que de 4 kilooctets de RAM, une mémoire vive effaçable, et de 72 kilooctets de ROM, une mémoire morte dite « à corde ». Pour situer l’échelle : un simple SMS de nos jours pèse plus lourd en données que le programme entier qui a permis de calculer une trajectoire lunaire. Mais la fabrication de cette mémoire morte, justement, est l’épisode le plus étonnant de toute l’histoire du programme Apollo.
Une aiguille au lieu d’un graveur au silicium
La fabrication physique de l’ordinateur revenait à Raytheon, dans son usine de Waltham, à quelques kilomètres du laboratoire du MIT. L’ordinateur de guidage qui a atterri en 1969 faisait tourner un logiciel physiquement cousu dans sa mémoire par des femmes assises à des établis d’usine, chacune enfilant de fins fils de cuivre à travers ou autour de minuscules anneaux de ferrite de la taille d’une pointe de crayon. Le principe binaire tient en une phrase : un fil passant à travers l’anneau stockait un 1, un fil passant autour stockait un 0.
Ce n’est pas une image poétique, c’est de la mécanique pure. Le programme ne pouvait pas être effacé ou réécrit car il s’agissait, au sens le plus littéral, d’un textile. Une fois le fil passé, le code devenait aussi inaltérable qu’un point de broderie sur un tissu. Aucun bug de dernière minute, aucune mise à jour à distance possible une fois la fusée sur son pas de tir. Le programme d’Apollo 11 devait être parfait avant même le décollage, car il n’existait aucun moyen de le corriger une fois tissé.
Le travail exigeait une minutie inouïe. Chaque tisseuse travaillait avec un outil en forme d’aiguille, enfilant de fins fils de cuivre à travers des noyaux à peine plus gros qu’un grain de riz, pendant des heures, dans un environnement de type salle blanche ; un seul module pouvait contenir plus de 20 000 intersections fil-noyau, chacune devant être exactement correcte. Une erreur de fil, et c’est potentiellement une mission entière qui échoue à 380 000 kilomètres de la Terre.
Les « Little Old Ladies » qui ont vérifié chaque point
Sur le plancher de l’usine, les ingénieurs avaient donné un surnom à ce procédé et à celles qui l’exécutaient. La rumeur de l’usine appelait les femmes qui faisaient la couture les « Little Old Ladies ». L’acronyme, mi-affectueux mi-condescendant, était LOL. Le surnom a mal vieilli, tant il minimise une compétence technique redoutable héritée souvent des industries textile et de la chaussure de Nouvelle-Angleterre.
Car le travail n’avait rien d’artisanal au sens décoratif du terme : il était soumis à un contrôle qualité digne de l’aéronautique militaire. Mary Lou Rogers, qui a travaillé sur le programme Apollo, se souvenait que chaque composant devait être examiné par trois ou quatre personnes avant d’être validé, et qu’un groupe d’inspecteurs du gouvernement fédéral venait vérifier le travail en permanence. Deux opératrices contrôlaient systématiquement le travail l’une de l’autre, ligne de code après ligne de code, sur des semaines de tissage pour un seul module mémoire.
Celles qui supervisaient l’ensemble portaient un titre tout aussi révélateur : on les appelait les « rope mothers », les mères de la corde. Celui ou celle qui supervisait le développement de cette mémoire portait le titre de « rope mother ». On connaît bien l’une d’entre elles, Margaret Hamilton, devenue depuis une figure emblématique de l’histoire de l’informatique pour avoir dirigé l’équipe logicielle du MIT. Ironie de l’histoire : cinquante ans après la mission, Caroline Kennedy a tenté de retrouver certaines de ces ouvrières restées anonymes. Elle a cherché à identifier cinq tisseuses de Raytheon, Vernell Norman, Caroline Butler, Helen Lennon, Edna Walcott et Mary Julian, à partir d’une photo en noir et blanc parue dans un bulletin Raytheon de février 1969 ; seule Mary Julian a pu être identifiée avec certitude, les quatre autres restant introuvables.
Un savoir-faire disparu, une leçon toujours actuelle
Ce qui frappe rétrospectivement, c’est le décalage entre la promesse futuriste du programme spatial et la réalité de sa fabrication. Pendant que les ingénieurs calculaient des trajectoires interplanétaires, la fiabilité de leurs calculs reposait sur des mains expertes maniant une aiguille, dans une usine de banlieue de Boston. Cette mémoire tissée ne représentait d’ailleurs qu’une partie de l’écosystème de fabrication artisanale du programme : des femmes navajos assemblaient au même moment les circuits intégrés de l’ordinateur dans une autre usine, preuve que la conquête lunaire reposait sur des chaînes de production dispersées et largement féminines, aujourd’hui trop peu documentées.
Aucune usine ne tisse plus de mémoire informatique aujourd’hui, la technologie des semi-conducteurs ayant balayé ce procédé dès le milieu des années 1970. Mais l’idée qu’un logiciel puisse être rendu physiquement incorruptible, simplement parce qu’il n’existe pas de moyen de le réécrire une fois fabriqué, garde une résonance particulière à l’heure des cyberattaques et des mises à jour à distance compromises. Certaines vieilles recettes, même cousues à l’aiguille, avaient anticipé des problèmes que l’informatique moderne peine encore à résoudre.
Sources : maketecheasier.com | spacedaily.com


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