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On aperçoit, par la fenêtre du couloir, l'herbe piétinée et la terre retournée en grosses mottes. Des sangliers se sont introduits dans le périmètre de l'IPPJ de Fraipont. La scène fait sourire Khalid (prénom d'emprunt), 16 ans, placé pour trois mois dans cette institution publique de protection de la jeunesse nichée dans un bois à l'orée des Ardennes. L'IPPJ de Fraipont héberge une soixantaine d'adolescents âgés de 12 à 18 ans, en délicatesse avec la loi, qui y ont été envoyés suite à une décision d'un juge de la jeunesse.
Lundi, c'était la rentrée scolaire. Mais à l'heure de la cloche, dans le local occupé par Hugues Petrasch, chargé des cours généraux, il n'y a pas un chat. Les jeunes sont toujours en section. "C'est normal, explique Seyfi Kumlu, directeur de l'IPPJ, les gamins réintègrent l'institution au goutte-à-goutte. Certains rentrent le samedi ou le dimanche. Ceux qui habitent le plus loin, ou qui ont obtenu un week-end prolongé, reviennent le lundi matin, jusqu'à 10 heures au plus tard." Les cours peuvent alors commencer.
Les jeunes en conflit avec la loi vivent mal la séparation avec leurs proches : "Quand tu es entre quatre murs, tu te dis : je fais quoi là, gros ?"Une deuxième casquette
À Fraipont, ils ont redémarré le lundi 10 août, deux semaines plus tôt que dans l'enseignement ordinaire. Au sein de l'IPPJ, la classe n'est suspendue que pendant trois semaines au cours de l'été. Hugues Petrasch troque alors sa casquette d'enseignant contre celle d'éducateur. "Les jeunes restent sur place. La prise en charge continue. En accord avec les magistrats, certains ados ont des possibilités de vacances plus longues, avec des retours possibles à l'IPPJ. S'il y a des soucis à la maison, il faut avoir la main dessus : on reste en contact avec les familles."
Les formateurs apportent alors leur renfort dans les sections. Il y a 3 pavillons d'éducation en régime ouvert à Fraipont (12 places chacun) et un pavillon d'éducation en régime fermé (10 places). L'été, l'IPPJ tourne en mode plus récréatif. Le rythme estival et les équipes hybrides permettent de multiplier les activités. Des jeux d'eau ont été organisés pendant la canicule. "Pendant ma garde, j'ai eu brocante, piscine et balade dans les bois", rapporte Seyfi Kumlu.
À l'IPPJ, on n'est jamais renvoyé de l'écoleFace à un petit groupe de 4 élèves
Hugues Petrasch est devenu enseignant à Fraipont en 2013. Dans sa vie d'avant, il était instituteur primaire. "C'était il y a vingt ans ! Pendant trois ans, j'ai beaucoup tourné, comme tous les jeunes enseignants." Il met alors le pied dans l'aide à la jeunesse via une connaissance, agent pénitentiaire au centre fermé pour jeunes d'Everberg. Il est toujours dans le secteur. "Je me sens à ma place à Fraipont. C'est très varié et très dynamique", dit-il.
Dans sa classe à l'IPPJ, l'ancien instituteur fait face à 4 élèves, qui suivent 21 périodes de 50 minutes par semaine. Un tout petit groupe – le rêve de tout enseignant. Sauf qu'Hugues Petrasch doit gérer des jeunes de 12 à 18 ans, sur des périodes courtes, avec des niveaux de scolarité très disparates.
"On ne part pas pour des années scolaires complètes. En moyenne, les jeunes sont placés pour trois mois. C'est très compliqué de maîtriser le temps. Il faut beaucoup s'adapter pour les aider le mieux possible. Ça ne sert à rien d'essayer de forcer un élève qui n'a plus mis ses fesses sur un banc d'école depuis des années."
Pas de portes fermées à clé
À côté des adolescents complètement déscolarisés, il y a des jeunes qui sont en cinquième générale ou proches d'une qualification, pour lesquels il faut maintenir un rythme assez intense. Le grand écart est permanent, mais l'enseignant connaît tous ses élèves. Donner cours, ici, c'est faire de la dentelle, du sur-mesure, en fonction de chaque profil. "De manière générale, ça se passe plutôt bien. On ne va pas se mentir : le cadre institutionnel aide. Le mandat du juge de la jeunesse aussi : c'est intéressant d'avoir ce rapport avec le magistrat pour l'orientation du jeune."
La vie à Fraipont ressemble à celle d'un internat. Dans les pavillons à régime ouvert, les jeunes ont l'opportunité de rentrer à la maison le week-end. Khalid nous montre sa chambre, avec douche – les WC sont dans le couloir. La porte n'est jamais fermée à clé, ni de l'intérieur ni de l'extérieur.
Mais pas question de traîner au lit jusqu'à pas d'heure. "Les journées sont très structurées. Cela nous permet de remettre le cadre et des limites à des jeunes qui n'en ont pas toujours. On organise ce qu'il faut pour pouvoir les réinjecter dans la société", assène Lionel Da Silva, éducateur et chef de la section 4. Son physique athlétique et sa voix de stentor dégagent une assurance tranquille.
Des mineurs remis en liberté faute de place en institution, malgré des faits graves"Normalement, c'est comme ça la vie d'un ado"
"Le but, c'est de leur dire : la vie, à ton âge, ce n'est pas d'aller dormir à 4 heures du matin et de te lever à 14 heures. Ici, le lever, c'est 7 h 45 tous les jours, avant la douche, le rangement de la chambre, le petit déjeuner. Ensuite, il y a une structure et un rythme ; avec l'école, des ateliers… Normalement, c'est comme ça la vie d'un ado." Les faits pour lesquels les jeunes sont placés à Fraipont vont du vol simple jusqu'à des fusillades ou du grand banditisme.
L'objectif de l'IPPJ de Fraipont, c'est la stabilisation comportementale, psychologique et affective et la prise de conscience des actes commis en infraction de la loi, aussi. Mais aussi la valorisation de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes -qui est souvent dans le trente-sixième dessous. "À partir de là, on fixe des objectifs et on organise ce qu'il faut pour pouvoir les réinjecter dans la société", reprend l'éducateur.
S'il retourne voir ses potes le premier week-end…
"Les week-ends ou les périodes de congés permettent de voir comment ça se passe en famille et dans son environnement. Parce que la plupart de nos jeunes grandissent dans des milieux pas toujours adaptés, pas forcément les parents, mais le quartier, l'entourage et les familiers. Si, le premier week-end, il retourne voir ses potes et n'a même pas rencontré ses parents, on recadre à son retour." En parallèle, les éducateurs essaient de réhabiliter les parents dans leur rôle, surtout si, in fine, un retour en famille est prévu. "On essaie de mettre les choses en place. Certains parents vont très vite, face aux premières difficultés, téléphoner à l'éducateur. Mais on ne sera pas toujours là. Il faut un peu les responsabiliser."
Ce retour en famille n'est pas toujours possible ou imaginable, quand les parents vivent dans la rue ou que la famille est complètement déstructurée. D'autres partenaires sont alors approchés, pour tenter de lancer les jeunes dans la vie en semi-autonomie. "C'est une partie un peu compliquée. Beaucoup de portes se ferment quand on apprend que le jeune sort d'une IPPJ." Une étiquette malheureuse.
Khalid, lui, sait déjà que le juge va le prolonger pour trois mois à Fraipont. Il n'est pas encore prêt à réaffronter le dehors.
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