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Six députés du Nouveau-Brunswick, dont deux ministres, ont passé une semaine à Taïwan cet été. Le gouvernement taïwanais a payé leurs billets d’avion, hébergements, repas et transports sur place.
Le vice-président de l’Assemblée législative, Benoît Bourque, les ministres Gilles LePage et Luke Randall, le leader parlementaire du gouvernement, Marco LeBlanc, le député Sam Johnston et la progressiste-conservatrice Tammy Scott-Wallace ont accepté l’invitation du ministère des Affaires étrangères de Taïwan.
L’objectif du voyage d’étude, selon l’expression utilisée par Taïwan, était de mieux faire connaître aux parlementaires la société taïwanaise, l'évolution politique, économique, technologique et culturelle de l'île et d'explorer de nouvelles pistes de collaboration entre les deux régions.
Mais vous n'en avez pas entendu parler, voici pourquoi.
Il n’y a pas eu de communication officielle du Nouveau-Brunswick sur ce voyage. Pas de communiqué ni de conférence de presse. Sur les médias sociaux, les références à ce voyage des membres de l’Assemblée législative sont infimes.
Les seules traces de ce voyage se trouvent dans les communications gouvernementales de Taïwan. Le Bureau commercial du Canada à Taipei y fait aussi référence.

Un article du Taiwan Today aborde la rencontre de la délégation néo-brunswickoise de passage à Taipei le 20 juillet avec le sous-ministre des Affaires étrangères, François Chih-chung Wu. On y rapporte que les échanges ont porté notamment sur la résilience démocratique, la sécurité régionale et le statu quo dans le détroit de Taïwan.
Photo : Taiwan Today
On comprend que c'est une question délicate. Il valait mieux être un peu plus discret par rapport à toute la question de cette mission, dit Benoît Bourque, qui affirme que le groupe s’est donné comme consigne de ne rien publier pour éviter les polémiques non nécessaires.
La politique canadienne d’une seule Chine recommande la plus grande prudence lorsque des parlementaires se rendent sur l’île de Taïwan afin de ne pas exacerber les tensions avec la Chine.
Combien ça a coûté?
La réponse courte : les députés n’en savent rien.
Ils ne nous l’ont pas dit et on ne l'a pas demandé, dit Benoît Bourque. Il n’y a pas un rond qui a été dépensé par la province du Nouveau-Brunswick, indique-t-il.
À titre de vice-président de l’Assemblée législative, il a reçu l’invitation du Bureau économique et culturel de Taipei à Montréal et l’a transmise à ses collègues.
Je ne peux pas vous dire combien ça a coûté, dit de son côté Gilles LePage, ministre de l’Environnement et du Changement climatique, qui parle d’une mission économique, sociale et culturelle. C’est le Parlement taïwanais qui a assumé toute la facture.
Le Bureau économique et culturel de Taipei à Montréal n’a pas répondu à nos demandes sur la valeur du séjour, précisant simplement que les invitations sont soumises à l'examen du Parlement taiwanais qui vote par la suite sur son budget après un débat public.

Le commissaire à l'intégrité du Nouveau-Brunswick, Charles Murray, dit qu'il n'est pas inhabituel de voir un gouvernement étranger payer le voyage pour une délégation de députés. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach
Depuis, le commissaire à l’éthique dit avoir reçu une brève description des types de dons qu'ont reçus les six parlementaires.
Je suis sûr que ça va dépasser la limite de 250 $.
Au Nouveau-Brunswick, les parlementaires doivent signaler au commissaire à l’intégrité tous les dons supérieurs à 250 $ et obtenir l’autorisation avant de les accepter.
La délicate question de Taïwan
Taïwan fonctionne comme un État indépendant doté de son propre gouvernement démocratique.
La Chine considère de son côté Taïwan comme une partie inaliénable de son territoire et se réserve le droit de recourir à la force dans le cas où Taïwan s'orienterait vers une démarche d'indépendance officielle.
Le Canada maintient depuis 1970 une politique d'une seule Chine qui reconnaît la République populaire de Chine comme le seul gouvernement légitime.

Le centre-ville de Taipei. (Photo d'archives)
Photo : Reuters / Pichi Chuang
Ceci dit, les provinces et territoires peuvent nouer des liens économiques, culturels et interpersonnels avec Taïwan et sont encouragés à le faire.
Mais cela… en toute discrétion.
Le gouvernement canadien a élaboré des lignes directrices afin d’atténuer le risque que les interactions avec les autorités taïwanaises ne puissent être interprétées comme une reconnaissance de la souveraineté de Taïwan.
Les députés néo-brunswickois ont joué le jeu, mais ont été très prudents de ce côté-là pour ne rien faire pour susciter la colère de la Chine, dit Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine.
Par exemple, les réunions doivent rester discrètes et se tenir hors de la présence des médias. En outre, les représentants canadiens doivent être attentifs à la présence éventuelle de drapeaux de Taïwan lors de réunions, de séances de photos ou d'autres événements conjoints organisés par leurs homologues taïwanais
Benoit Bourque dit qu’il n’a pas été question de l’indépendance de Taïwan lors du séjour, mais des distinctions qu’il y a entre eux [les Taïwanais] et la Chine.

L'administration du commerce international de Taïwan a rencontré la délégation du Nouveau-Brunswick. Selon l'Association, la rencontre a porté sur des questions économiques, commerciales, technologiques et énergétiques bilatérales entre Taïwan et le Canada.
Photo : L'administration du commerce international de Taïwan (TITA)
Le commissaire à l’intégrité du Nouveau-Brunswick indique avoir reçu très peu de demandes concernant des voyages offerts par des gouvernements étrangers durant son mandat.
J'ai averti [les députés]. Ce n’est pas de la bonne volonté du cœur qu’on vous donne ce voyage. On veut vous influencer et développer des liens d’amitié. Les Taïwanais comme n’importe qui d’autres veulent faire ça à leur avantage. S’ils vous donnent quelque chose, c’est dans le but d’avancer quelque chose et il ne faut pas être naïf, dit Charles Murray.
Les règles ont été respectées
Les parrainages de déplacements pour des missions d'informations ou des missions commerciales à l’extérieur de la province et payées par un gouvernement étranger peuvent être autorisés, mais doivent au préalable être soumis au commissaire à l’intégrité et approuvés.
J’ai donné mon approbation pour le voyage, ce n’est pas contre les règles du Nouveau-Brunswick, dit Charles Murray, qui estime que le voyage ne représente pas un danger de conflit d'intérêts.
Cependant, les détails de ce voyage ne seront pas tout de suite publiés sur le site de l'Assemblée législative.
Le commissaire demande aux membres de remplir leurs déclarations de dons avant la fin de l’année civile, mais ce n'est pas toujours respecté.
Il y a par exemple des divulgations de 2025 qui ne sont toujours pas publiées, indique Charles Murray.
Charles Murray fait remarquer qu'il y a parfois des retards plus importants, principalement parce que certains membres ne font pas systématiquement leur déclaration dès leur retour de voyage.
Ce genre de délais, c’est l’ennemi de la transparence et de la confiance du public, ajoute-t-il.
Le chef de mission de la délégation, Benoît Bourque, dit qu’en plus de l’autorisation du commissaire, il a reçu l’aval du ministère des Affaires intergouvernementales et du bureau de la première ministre pour cette mission.
Ils n’étaient absolument pas contre, mais c’est une mission qui n’est pas officiellement sanctionnée par la province, précise-t-il.
Où est l’intérêt de la province ?
Les échanges commerciaux sont minimes entre le Nouveau-Brunswick et Taïwan, mais ce marché pourrait être diversifié selon des parlementaires qui ont participé à la mission.
On a eu le feu vert d’y aller et je vous dirais qu’on se cherche des amis d'un côté comme de l'autre. On se cherche des partenaires d'affaires à travers le monde.
On ne peut pas refuser lorsqu’un pays étranger ou une culture différente cherche à mieux connaître le Nouveau-Brunswick. On était là comme des ambassadeurs de la province. On a parlé de nos ports, de fruits de mer et de bleuets, dit Gilles LePage, qui précise qu'il est allé à Taïwan à titre de député et non à titre de ministre.
Ce sont des chefs de file mondiaux dans les semi-conducteurs, explique Benoît Bourque, et il y avait des opportunités en matière de matière primaire, de minéraux critiques, de fruits de mer, dit le député.
Mais il n’y a eu aucun contrat d’affaires signé, convient Benoît Bourque, on n’est pas allé là avec des entrepreneurs, on était là pour explorer.

Guy Saint-Jacques a été ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016.
Photo : Radio-Canada
Ce genre de mission représente aussi un risque de représailles de la Chine, selon l’ancien ambassadeur Guy Saint-Jacques.
Il va falloir surveiller la réaction de la Chine. Elle pourrait aller, par exemple, jusqu'à interdire de séjour les parlementaires du Nouveau-Brunswick qui se sont rendus à Taïwan. Est-ce que ça irait plus loin pour boycotter des produits du Nouveau-Brunswick? Je ne pense pas que ça aille jusque-là, dit Guy Saint-Jacques.
Rappelons que la Chine est un grand acheteur du homard des Maritimes et que ce produit a déjà été frappé de tarifs douaniers, tarifs qui ont été levés depuis.
L’ancien ambassadeur dit par ailleurs que, malgré les risques, il ne pense pas que les députés auraient dû refuser l’offre de Taipei, il faut éviter de s’autocensurer face à la Chine, dit-il.
Moi, je vois ça comme un geste d'appui envers la démocratie de Taïwan.
Le jeu en vaut la chandelle, dit Benoît Bourque.
Peut-être que je serai refusé si je demande un visa pour la Chine dans les prochaines années. Ce sera à eux de décider, mais je suis très heureux d’avoir été à Taïwan et d’avoir dirigé cette mission. Ça m’a ouvert les yeux.
Taïwan à la recherche de reconnaissance
Je pense que le gouvernement de Taïwan joue son rôle d'essayer d'être aussi influent, de peut-être changer les opinions, d'informer les gens, mais je pense que c'est un processus sain, dit M. Saint-Jacques.
Taïwan n’a pas d’ambassades ni de programmes d'échanges officiels. L’île n'est pas membre de l'Organisation des Nations Unies ni de l'Union Interparlementaire. Ces voyages toutes dépenses payées offerts à des parlementaires sont donc une façon de mieux faire connaître le pays, fait valoir le Bureau économique et culturel de Taipei à Montréal.

Des militaires taïwanais sur un navire de guerre.
Photo : Getty Images / Annabelle Chih
Et cette stratégie s'est accentuée ces dernières années.
Ils invitent des parlementaires provinciaux, de la plupart des provinces, mais aussi ils invitent des sinologues, des gens qu'ils pensent influents. Et le but de tout ça, c'est de les sensibiliser sur la situation de Taïwan. Une situation politique qui est difficile parce que l'île est menacée de plus en plus par la Chine, soutient Guy Saint-Jacques.
La première ministre du Nouveau-Brunswick, Susan Holt, n’a pas voulu réagir directement à ce voyage, se contentant de dire que ce sont des décisions prises par la présidence de l'Assemblée législative.
Le greffier de l’Assemblée législative, Shayne Davies, a pour sa part indiqué que l’offre n’a pas été faite sous forme d’une invitation officielle. Le cabinet de la présidente n’a participé ni à l’organisation ni à l’approbation du voyage d’études, et l’Assemblée législative n’a offert aucune aide technique ni financière aux parlementaires qui ont décidé d’y participer.


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