Sous une gigantesque bulle de toile blanche visible depuis la route qui longe la Côte de Granit Rose, une carcasse de métal de 340 tonnes n’a plus tourné depuis quarante ans. C’est pourtant elle qui, dans la nuit du 10 au 11 juillet 1962, a capté les toutes premières images de télévision transmises en direct par satellite entre les États-Unis et l’Europe. À Pleumeur-Bodou, dans les Côtes-d’Armor, l’antenne cornet PB1 dort désormais sous son radôme, monument historique figé dans son moment de gloire.
À retenir
- Une antenne géante a remporté une course technologique contre les Britanniques d’une simple minute en 1962
- 340 tonnes de magnésium et d’aluminium assemblées en neuf mois pour une prouesse industrielle inédite
- Le radôme de 64 mètres continue de fasciner, malgré quatre décennies d’immobilité complète
Sommaire
- Une course contre la montre lancée par la NASA
- Une oreille de 340 tonnes cachée dans un ballon
- La nuit où la France a battu l’Angleterre d’une minute
- Retraitée depuis 1985, star immobile d’un musée
Une course contre la montre lancée par la NASA
Tout commence par un accord diplomatique signé entre la France et l’agence spatiale américaine. Dans le cadre du projet international de télécommunications par satellites Relay, une convention est signée entre la France et la NASA, avec le lancement du satellite Telstar 2 prévu de longue date en juillet 1962, ce qui met les équipes françaises sous une pression considérable pour que l’antenne de Pleumeur-Bodou soit opérationnelle à temps. Le site n’est pas choisi au hasard : une cuvette au milieu des landes, sélectionnée pour son sol granitique et sa position géographique à l’ouest, sans perturbation électrique.
Le chantier tient du défi industriel pur. Au premier semestre 1961, la décision est prise de faire venir une station réceptrice des États-Unis, exactement semblable à celle installée à Andover dans le Maine, livrée « clefs en main » par l’ATT et installée à Pleumeur-Bodou. Neuf mois. C’est le temps qu’il aura fallu pour sortir de terre l’un des ouvrages les plus spectaculaires de l’histoire des télécommunications françaises, puisque la station est mise en service neuf mois seulement après le lancement des travaux. Un rythme que peu de chantiers publics tiendraient aujourd’hui.
Une oreille de 340 tonnes cachée dans un ballon
L’objet lui-même défie l’imagination. L’antenne présente des dimensions pharaoniques : 34 mètres de haut, 54 mètres de long, 340 tonnes d’alliage spécial de magnésium et d’aluminium assemblés au millième de millimètre. Un journaliste de l’Espace des sciences la décrivait comme « un cornet de 340 t allongé sur 54 m, entouré de poutrelles sur ses 34 m de hauteur, le tout posé sur d’énormes engrenages ». Ces engrenages n’étaient pas décoratifs : à cette époque, où les satellites ne sont pas encore géostationnaires, l’antenne doit pouvoir pivoter sur ses deux axes pour diriger sa grande oreille vers le satellite et le poursuivre alors qu’il défile dans le firmament.
Pour protéger ce colosse mobile des vents bretons, il fallait une enveloppe capable de se déformer sans jamais gêner la rotation. Ce dispositif de 64 mètres de diamètre et de 50 mètres de hauteur est composé d’un dôme en tissu de Dracon de 2 millimètres d’épaisseur, assemblé en bandes collées et enrobées de caoutchouc synthétique perméable aux ondes radioélectriques, maintenu en élévation grâce à la mise en pression contenue à l’intérieur. Un ballon de baudruche géant, gonflé en permanence, à travers lequel les ondes passent comme si de rien n’était. La comparaison qui revient souvent auprès des guides du site : le volume intérieur pourrait abriter l’Arc de Triomphe sans toucher les parois.
La nuit où la France a battu l’Angleterre d’une minute
Le satellite visé, Telstar, n’a rien d’un mastodonte. C’est une sphère de 87 centimètres de diamètre, équipée de 3 600 cellules photoélectriques et pesant 77 kg, lancée le 10 juillet 1962 depuis Cap Canaveral. Il file à toute allure au-dessus de l’Atlantique, invisible la plupart du temps : il apparaît brusquement à l’horizon, reste quelques minutes dans le champ de réception de l’antenne puis disparaît jusqu’à sa prochaine apparition, disponible seulement quelques heures par jour.
Le 7 juillet, l’antenne cornet est fin prête, trois jours avant le lancement de Telstar. Puis vient la nuit décisive. Le 11 juillet 1962, à 0 h 47, la station capte les premières images de télévision transmises en direct par satellite entre la station terrienne d’Andover et Pleumeur-Bodou, devant 190 techniciens qui ont la primeur de cette première transmission « mondiovisée » au monde. Une course était engagée en coulisses avec les Britanniques, qui tentaient la même prouesse depuis Goonhilly Downs. La France est finalement la première à recevoir les émissions retransmises par le satellite, quelques secondes seulement devant Goonhilly. Une victoire technologique éclair, presque anecdotique aujourd’hui, mais qui a valu à la petite commune costarmoricaine les honneurs de la République : le général de Gaulle vient inaugurer l’installation le 19 octobre 1962.
Retraitée depuis 1985, star immobile d’un musée
La gloire de l’antenne cornet fut brève. Les satellites suivants, devenus géostationnaires, n’ont plus besoin de cette gymnastique de poursuite à deux axes : de simples paraboles fixes suffisent. Devenu très rapidement, dès 1964, obsolète, le radôme constitue néanmoins un élément important du paysage trégorois. L’antenne continue pourtant de servir quelques années encore, avant que cette installation ne cesse d’être utilisée en 1985, remplacée par des antennes paraboliques couplées à un satellite géostationnaire.
Depuis, le mastodonte de métal ne bouge plus d’un centimètre. Classé monument historique, il fait l’objet d’entretiens réguliers : l’ouvrage vient de faire l’objet de sa 11ᵉ campagne de restauration, preuve que conserver une pièce de patrimoine industrielle de cette taille coûte, chaque décennie, un budget conséquent en peinture et en toile spécialisée. Le radôme abrite aujourd’hui un parcours de visite intégré à la Cité des télécoms, où l’on peut se tenir littéralement sous les 340 tonnes d’alliage, figées dans la position exacte où elles ont accueilli, une nuit de juillet 1962, le premier regard télévisuel de l’Europe posé sur l’Amérique.
Sources : cilac.com | tv-tregor.com


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