Trois mille mégawatts avalés en continu, jour et nuit, pendant plus de trente ans : c’est la consommation qu’affichait l’usine Eurodif, rebaptisée Georges Besse en 1988, sur le site nucléaire du Tricastin. Ni le refroidissement de bâtiments ni les prélèvements d’eau du Rhône n’expliquent ce gouffre énergétique. Le vrai responsable, c’est un procédé physique aujourd’hui abandonné : la diffusion gazeuse, utilisée pour enrichir l’uranium destiné au combustible nucléaire.
À retenir
- Trois réacteurs nucléaires tournaient uniquement pour faire fonctionner une usine chimique, pas pour éclairer les foyers français
- Le vrai coupable n’était pas le refroidissement ou l’eau du Rhône, mais la physique même du procédé de séparation isotopique
- Une nouvelle technologie a libéré l’équivalent d’une centrale nucléaire flambant neuve pour le réseau électrique national
Sommaire
- Une usine pensée pour rendre la France autonome
- Le mécanisme qui engloutissait trois centrales
- Georges Besse II : la centrifugation change tout
- Le Tricastin, toujours en chantier
Une usine pensée pour rendre la France autonome
Le projet naît sur l’initiative du président Georges Pompidou fin 1969, dans l’objectif de doter la France d’une autonomie complète sur le cycle du combustible nucléaire. Un accord associe alors la France à trois voisins européens, avant que le Premier ministre Raymond Barre n’inaugure l’usine d’Eurodif en avril 1979. L’ampleur du site est vertigineuse pour l’époque : cette usine implantée dans la vallée du Rhône était capable d’alimenter 90 réacteurs de 1 gigawatt et de fournir environ 25 % des besoins mondiaux d’uranium enrichi pour les combustibles de réacteurs. Autant dire qu’un quart de l’électricité nucléaire de la planète dépendait, d’une manière ou d’une autre, de cette installation drômoise.
Son nom actuel raconte une tragédie. À la suite de l’assassinat de Georges Besse le 17 novembre 1986 par des terroristes du groupe Action directe, l’usine Eurodif est baptisée le 5 mars 1988 « Georges Besse » en sa mémoire. L’ancien patron de Renault, qui dirigeait alors la filière nucléaire française, n’aura jamais vu l’usine porter son nom.
Le mécanisme qui engloutissait trois centrales
La diffusion gazeuse repose sur un principe simple à énoncer, redoutable à mettre en œuvre industriellement : on force de l’hexafluorure d’uranium gazeux à traverser des milliers de membranes poreuses successives. Les molécules contenant l’isotope 235, légèrement plus légères, franchissent la barrière un peu plus vite que celles contenant l’isotope 238. Répétée des milliers de fois en cascade, cette minuscule différence permet d’obtenir un uranium enrichi utilisable en centrale. Le problème, c’est le prix énergétique de l’opération : chaque passage exige de comprimer et recomprimer le gaz, encore et encore.
Le résultat sur la facture d’électricité donne le vertige. La séparation isotopique par diffusion gazeuse était très gourmande en énergie, environ 2 400 kWh par UTS, si bien que pour alimenter l’usine à sa pleine capacité, la production de trois des quatre réacteurs d’EDF de 900 mégawatts situés sur le site du Tricastin était nécessaire. Ce n’est pas un hasard de calendrier si quatre réacteurs voient le jour juste à côté : sur le site du Tricastin, quatre réacteurs de 900 mégawatts sont installés à la seule fin d’alimenter l’usine d’Eurodif. Trois tranches entières tournaient donc uniquement pour faire fonctionner une usine chimique, pas pour éclairer le moindre foyer français. L’eau du Rhône, elle, servait bien au refroidissement des réacteurs et de certains circuits industriels, mais elle n’était en rien la cause de cette consommation électrique colossale : c’est la physique de la séparation isotopique elle-même qui exigeait cette débauche de puissance.
Georges Besse II : la centrifugation change tout
Trente ans plus tard, la technologie a fini par rattraper son inefficacité. Le nouveau procédé consiste à faire tourner à très haute vitesse un bol cylindrique contenant de l’hexafluorure d’uranium gazeux : sous l’effet de la force centrifuge, les molécules les plus lourdes se concentrent à la périphérie, tandis que les plus légères sont récupérées au centre. Plus besoin de milliers de compressions successives : la force centrifuge fait le tri presque gratuitement en comparaison.
L’écart de consommation donne la mesure du progrès technique accompli. L’enrichissement par ultracentrifugation est beaucoup moins consommateur d’énergie que ne l’est l’enrichissement par diffusion gazeuse, avec 75 MW contre 3 000 MW à production équivalente. D’autres sources évoquent un rapport allant jusqu’à cinquante, un chiffre confirmé du côté d’Areva : l’usine Georges Besse II, en production depuis avril 2011, utilise la technologie d’enrichissement par centrifugation qui permet de consommer 50 fois moins d’électricité et de réduire les besoins d’eau de refroidissement. Concrètement, ce sont trois réacteurs nucléaires entiers qui se retrouvent libérés pour le réseau électrique national. EDF a littéralement récupéré, sans construire un seul nouveau bâtiment, l’équivalent d’une centrale flambant neuve.
La bascule ne s’est pas faite du jour au lendemain. Le 7 juin 2012, après 33 années d’activité, l’usine Georges Besse implantée sur le site du Tricastin a définitivement cessé sa production, remplacée progressivement par sa nouvelle voisine. Le chantier de démantèlement a suivi son cours administratif : de 2013 à 2016, l’exploitant a mis en œuvre les opérations de rinçage intensif suivi de la mise en air, qui ont permis d’extraire la quasi-totalité de l’uranium résiduel déposé dans les barrières de diffusion, avant qu’un décret publié en février 2020 ne prescrive officiellement le démantèlement complet de l’installation.
Le Tricastin, toujours en chantier
L’histoire du site ne s’arrête pas à ce remplacement technologique. La demande mondiale d’uranium enrichi repart à la hausse, portée par les besoins de sécurité d’approvisionnement des électriciens et le recul relatif de la Russie sur ce marché stratégique. Orano a donc lancé une nouvelle extension de Georges Besse II : d’un montant estimé à 1,7 milliard d’euros, ce projet consiste à construire quatre modules d’enrichissement complémentaires aux quatorze modules existants. Le calendrier est déjà fixé, avec une première production prévue dès 2028 et une mise en service complète en 2030.
Reste un détail qui surprend souvent les riverains de la Drôme : les quatre réacteurs de Tricastin, conçus à l’origine pour nourrir une usine chimique gloutonne, tournent aujourd’hui à plein régime pour le réseau électrique ordinaire, sans que personne n’ait eu besoin d’en construire un cinquième. Le vrai gain de la centrifugation, ce n’est pas seulement moins d’électricité consommée. C’est aussi, mécaniquement, plus d’électricité disponible ailleurs, dans les prises et les usines de tout le pays.
Sources : dissident-media.org | enerzine.com


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