Le colmatage, c’est ce moment où un matériau fin vient boucher les interstices d’un sol ou d’un lit de rivière, empêchant l’eau et l’air de circuler normalement. Sous les eaux tumultueuses de la Durance, ce phénomène silencieux dure depuis près de sept décennies, et il pourrait bien signer la fin d’un rituel millénaire : celui de la truite fario venant creuser son nid dans le gravier pour y déposer ses œufs. Depuis la mise en service du barrage de Serre-Ponçon, une matière fine s’accumule inexorablement dans le lit du fleuve, transformant certains tronçons autrefois vivants en véritables déserts aquatiques. Comment un ouvrage conçu pour dompter les caprices d’une rivière alpine a-t-il fini par étouffer, morceau par morceau, l’un des cycles biologiques les plus délicats de nos cours d’eau ?
À retenir
- Depuis la mise en service du barrage de Serre-Ponçon en 1957, EDF détourne l'essentiel du débit de la Durance, privant le lit du fleuve de la force hydraulique nécessaire pour évacuer les sédiments fins
- Les particules fines colmatent les graviers des frayères, empêchant la circulation d'oxygène et provoquant l'étouffement des œufs de truite fario avant leur éclosion
- Les chasses d'eau organisées par EDF pour nettoyer le lit du fleuve peuvent paradoxalement déposer plus de matière fine qu'elles n'en évacuent, aggravant le colmatage.
Un barrage qui étouffe la rivière à retardement
Achevé en 1957, le barrage de Serre-Ponçon impressionne encore aujourd’hui par ses dimensions : 123,5 mètres de haut, une retenue capable de stocker 1 272 millions de mètres cubes d’eau sur un bassin versant de 3 600 kilomètres carrés. À l’époque, cet ouvrage titanesque incarnait la maîtrise technique de l’après-guerre, capable de sécuriser l’approvisionnement en eau et de produire de l’électricité pour toute une région. Mais cette prouesse a eu un revers durable : en captant l’essentiel du débit de la Durance et de son affluent le Verdon pour les rediriger vers un réseau de canaux et de centrales hydroélectriques cumulant une puissance de 2,2 gigawatts, EDF a littéralement privé d’eau le lit historique du fleuve en aval du barrage.
Ce basculement du régime hydrologique n’a pas seulement modifié les volumes d’eau disponibles. Il a bouleversé la manière dont le fleuve transporte, dépose et redistribue ses sédiments. Une rivière vivante fonctionne comme un tapis roulant naturel, charriant graviers, sables et limons au gré des crues. En dérivant l’essentiel du débit, l’aménagement a cassé ce mécanisme, laissant les tronçons dits by-passés sans la force hydraulique nécessaire pour évacuer naturellement les particules les plus fines.
Le geste qui devait nettoyer, celui qui a colmaté
Face à ce constat, EDF organise désormais des rejets d’eau ciblés, sortes de chasses destinées à évacuer artificiellement les sédiments fins accumulés dans certains secteurs du fleuve. L’intention est louable : reproduire, de façon contrôlée, l’effet nettoyant qu’aurait une crue naturelle. Sauf que la Durance n’est pas une rivière ordinaire. Ses affluents torrentiels drainent des marnes, ces roches tendres qui se désagrègent facilement et libèrent une quantité considérable de particules fines. Cette charge sédimentaire naturellement très élevée complique tout.
Résultat paradoxal : même les crues, pourtant imprévisibles et parfois puissantes, ne suffisent pas toujours à empêcher le colmatage. Les rejets programmés, censés jouer un rôle correcteur, peuvent eux aussi déposer davantage de matière fine qu’ils n’en évacuent selon les configurations locales. C’est précisément ce mécanisme qui, année après année depuis la mise en service du barrage, a entraîné une dégradation progressive des habitats dans les tronçons privés du débit naturel du fleuve.
Sous le gravier, des œufs privés d’oxygène
C’est là que le titre de cet article prend tout son sens. Les chasses de sédiments du barrage de Serre-Ponçon colmatent les fonds graveleux de la Durance et détruisent les zones de reproduction des truites fario. Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut se rappeler comment se reproduit ce poisson emblématique des rivières françaises. La femelle creuse dans le gravier propre une cuvette appelée frayère, où elle dépose ses œufs avant de les recouvrir. Ces œufs ont besoin d’un courant d’eau permanent circulant entre les graviers pour recevoir l’oxygène dissous indispensable à leur développement.
Or, lorsque les particules fines s’infiltrent entre les cailloux, elles bouchent littéralement ces micro-canaux invisibles. L’eau ne circule plus, l’oxygène ne parvient plus aux œufs, qui finissent par étouffer avant même l’éclosion. C’est un peu comme si l’on tentait de respirer à travers un tissu de plus en plus épais : au début, l’air passe encore, puis à un moment, plus rien. Pour surveiller ce phénomène, des stations de mesure ont été installées au niveau de zones correspondant à des frayères potentielles, avec des relevés topographiques réalisés avant et après chaque rejet d’eau, afin d’évaluer précisément l’impact de ces opérations sur la qualité du substrat.
La Durance, miroir d’un problème français généralisé
La situation de la Durance n’est pas un cas isolé, elle illustre une tension bien plus large entre production hydroélectrique et préservation des écosystèmes aquatiques. Depuis 2006, des mesures écologiques concernant l’étang de Berre empêchent d’ailleurs EDF de rejeter dans cet étang la totalité du débit dérivé depuis Serre-Ponçon : la différence est désormais restituée directement en Durance, au niveau de Mallemort. Cette adaptation montre que les gestionnaires du fleuve cherchent progressivement des compromis entre impératifs énergétiques et exigences environnementales.
Partout en France, de nombreux cours d’eau équipés de grands barrages font face à des dilemmes similaires : comment continuer à produire une énergie décarbonée sans sacrifier durablement la biodiversité des rivières ? La Durance, avec son histoire hydraulique complexe et ses efforts récents de suivi scientifique, s’impose ainsi comme un laboratoire à ciel ouvert pour repenser la cohabitation entre infrastructures énergétiques et vie aquatique.
Depuis 1957, la Durance porte les stigmates discrets d’un aménagement pensé pour l’homme, sans toujours anticiper les conséquences pour les espèces qui dépendaient de son cours naturel. Les rejets de sédiments, les stations de mesure et les ajustements réglementaires successifs témoignent d’une prise de conscience réelle, mais encore fragile. Reste une question qui dépasse largement le seul cas de cette rivière alpine : sommes-nous capables de réparer, des décennies plus tard, ce que nos infrastructures ont patiemment déréglé ?


2 hour_ago
23



























.jpg)






French (CA)